
Le 19 juin 1986, Coluche a fait pleurer un paquet de gens. Et pas de rire, cette fois. Victime d'un accident de moto - contre un putain de camion -, Michel Colucci était le comique préféré des français. Il était aussi un motard passionné et jeune père de Romain, Marius... et des Restos du Coeur. Portrait, hommages et vidéos sur MNC.
Michel Gérard Joseph Colucci voit le jour le 28 octobre 1944 dans le 14e arrondissement de Paris, fils d'un père peintre en bâtiment d'origine italienne et d'une mère fleuriste. Son papa disparaît dès 1947, laissant Simone élever seule ses deux enfants à Montrouge. C'est dans cette banlieue sud que le gamin forge son caractère : débrouillard, rieur, insolent. Les études ne le passionnent guère : il obtient tout juste son certificat d'études en 1958, qu'il revendiquera ironiquement jusqu'au bout.
Avant de faire rire la France entière, Michel multiplie les petits boulots : pompiste, marchand de fruits, garçon de café, fleuriste comme sa mère. C'est en fréquentant les cabarets parisiens qu'il attrape le virus de la scène. Sa rencontre avec Georges Moustaki, qui l'héberge et croit en lui, sera décisive. À 26 ans, il adopte le pseudonyme "Coluche" et débute une carrière qui va révolutionner le music-hall français.
Salopette rayée, nez rouge, lunettes rondes et langage fleuri… "mais jamais vulgaire", insistera-t-il toujours. Coluche s'impose dès les années 1970 sur la scène du café-théâtre, notamment au Splendid, avec un humour sans langue de bois qui s'attaque aux tabous, aux politiques, aux bien-pensants. Son sketch du Schmilblick, diffusé sur toutes les radios en 1975, en fait instantanément une star nationale.
Trublion absolu, il ose tout. En octobre 1980, il annonce en conférence de presse sa candidature à l'élection présidentielle. La farce devient rapidement sérieuse : des sondages le créditent de 16% des intentions de vote. Censuré par les médias, victime de pressions et menaces de mort, il se retire en mars 1981. L'épisode révèle pourtant l'homme derrière le clown : un agitateur d'idées, profondément attaché à la justice sociale.
Au cinéma, il multiplie les rôles de pitres et confirme un talent dramatique insoupçonné. Dans "Tchao Pantin" (1983) de Claude Berri, il incarne un pompiste alcoolique et meurtri avec une intensité bouleversante. Le César du meilleur acteur 1984 couronne une performance qui stupéfie la profession. Il prouve que le "bouffon des Français" peut émouvoir aux larmes autant qu'il sait faire éclater de rire.
Les dernières années de Coluche sont celles d'un homme métamorphosé : après des années de dérives et d'excès, il se retrouve, retrouve sa forme et son énergie. C'est un Michel Colucci apaisé, déterminé, plus engagé que jamais, qui lance en septembre 1985 les Restos du Cœur... et bat un record du monde de vitesse à moto quelques jours avant. La vie lui sourit. Il a 41 ans. Il n'en aura pas 42.
Tout commence avec une petite 50 Suzuki. Adolescent à Montrouge, Michel s'en sert officiellement pour aider sa mère à livrer des fleurs. Officieusement, il la prête à son ami René Metge (futur beau-frère et vainqueur du Paris-Dakar !) qui la pilote sur le circuit de Montlhéry. C'est là que Coluche, ébloui, découvre l'univers de la moto de compétition en côtoyant Georges "Jojo la Moto" Monneret. Une flamme s'allume, elle ne s'éteindra jamais.
Sa première authentique moto lui est offerte par Georges Moustaki, l'ami et bienfaiteur qui l'héberge à ses débuts. La passion se transforme vite en obsession. Au fil du temps et du succès, Coluche accumule les machines : une Yamaha 500 RDLC repeinte en rose, une Honda CB1000, une Kawasaki 900 Z, une FJ1100... Chacune est personnalisée, bricolée, choyée. Il les vit comme des complices, pas comme des objets de collection.
Grâce à son ami Érick Courly, journaliste à "Moto 1", Coluche pige pour la presse spécialisée. Le magazine "Motoplay" le reçoit en 1980 pour un essai de la Harley-Davidson 1340, à condition qu'il puisse l'enfourcher, bien sûr. Sa notoriété et sa passion authentique en font un invité régulier des revues moto, contribuant à dépoussiérer une presse parfois trop technique. Il y apporte son verbe et son humour, sans jamais jouer la star.
En 1985, il s'invite aux 24 Heures Motos du Mans en engageant une Yamaha FZ 750 de l'équipe Moto 2000, avec trois pilotes professionnels. Il se rend au circuit Bugatti en mai pour assister aux essais. Ce jour-là, sous la pluie, il ne peut pas piloter la machine. Mais il confie à la caméra : la compétition, "c'est pour ceux qui savent vraiment faire de la moto. Moi, c'est pour me faire peur". Une modestie touchante chez un homme qui, quelques mois plus tôt, était néanmoins entré dans le livre des records.
Le défi est né d'une conversation entre Coluche et Érick Courly : battre le record du monde de vitesse sur 750cc, établi à 219 km/h en 1972. Une première tentative a lieu le 17 juillet 1985 sur l'anneau de Nardo, en Italie. Casse mécanique, échec. Mais avec le soutien du pétrolier Elf, une deuxième tentative est organisée le 29 septembre 1985, le jour de la Saint-Michel. Au guidon de la Yamaha 750 OW31 de Patrick Pons, il atteint 252,087 km/h. Record du monde.
Sa dernière moto est une Honda 1100 VFC, noire et rouge, qu'il a fait personnaliser avec un système d'échappement spécial et une admission d'air forcé. "J'ai construit la V-Max que Honda n'a jamais osé sortir !", se vantait-il. C'est à son guidon qu'il quitte Cannes le 19 juin 1986 à 16h15 avec deux amis, pour rejoindre la villa d'Opio. À 16h35, un putain de camion de 38 tonnes lui coupe la route. Il meurt sur le coup, sans casque, à moins quelques tours de roues de sa destination.
Le 26 septembre 1985, au micro d'Europe 1, Michel Colucci lance une idée en quelques mots hésitants : "J'ai une petite idée comme ça... Si des fois il y a des marques qui m'entendent, s'il y a des gens qui sont intéressés pour sponsorer une cantine gratuite…" Personne n'imagine alors que cette improvisation radiophonique va donner naissance à l'une des associations les plus importantes de France. Coluche lui-même pensait à une initiative temporaire, le temps d'un hiver.
Le 21 décembre 1985, les premiers Restos du Cœur ouvrent leurs portes à Gennevilliers, sous un chapiteau monté par des bénévoles. Coluche est là, en personne, devant les caméras d'Antenne 2, déjà en train de penser grand : il espère distribuer 60 000 repas, mobilise artistes et entreprises, réclame l'ouverture des stocks alimentaires européens. Dès ce premier hiver, 5 000 bénévoles répondent à l'appel et servent 8,5 millions de repas.
Il convainc Jean-Jacques Goldman de composer une chanson pour l'association. Goldman raconte l'arrivée de Coluche dans sa loge : "Salut, il nous faudrait une chanson pour les Restos du Cœur, un truc qui cartonne, toi tu sais faire. - Quand ? - La semaine prochaine". La Chanson des Restos devient un hymne, le coup d'envoi des concerts des Enfoirés, toujours organisés quarante plus tard. Coluche va même plaider la cause des plus démunis devant le Parlement européen en février 1986.
Sa mort en juin 1986 aurait pu signer la fin de l'aventure. Il n'en fut rien. Véronique Colucci, ses proches et les bénévoles de la première heure reprennent le flambeau avec une énergie décuplée. En 1988, le Parlement français vote à l'unanimité la "Loi Coluche", permettant aux particuliers et aux entreprises de déduire 75% de leurs dons aux associations d'aide alimentaire de leurs impôts. Une victoire posthume d'une portée immense pour le financement de la solidarité en France.
Ce qui devait être une réponse ponctuelle à une crise est devenu une institution permanente. Aujourd'hui, les Restos du Cœur comptent 78 000 bénévoles réguliers et ont servi 161 millions de repas lors de la campagne 2024-2025, accueillant 1,3 million de personnes dont 110 000 bébés de moins de 3 ans. Des chiffres vertigineux, qui mesurent à la fois l'ampleur de la précarité en France et la puissance de l'élan qu'un clown en salopette a su provoquer.
Coluche aurait sans doute grimacé devant ces chiffres record : lui qui pensait à une solution temporaire aurait été atterré de voir ses Restos plus nécessaires que jamais. Mais il aurait aussi souri, en voyant que sa "petite idée comme ça" tient toujours, portée par des millions de bénévoles, d'artistes et de donateurs qui continuent, année après année, à ne pas "laisser les autres crever de faim". Parce que, comme il disait : "c'est pas vraiment de ma faute, si y'en a qui ont faim, mais ça le deviendrait si on y changeait rien".
La moto et la solidarité, une association logique, non ? Le Grand Prix de France moto, organisé chaque année sur le circuit Bugatti du Mans, a fait du respect de cet héritage une tradition. À l'initiative de l'organisateur Claude Michy (PHA), les surplus alimentaires du paddock et des points de restauration publics sont collectés chaque soir du week-end. En 2023, c'est l'équivalent de 3000 repas qui ont été redistribués à l'antenne sarthoise des Restos du Cœur. En 2024, le bilan grimpe à 4000 repas. Un beau geste, dans la continuité de l'esprit de cet enfoiré qui manque à beaucoup.
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