logo MNC NOVEMBRE 1999
LES LETTRES
DE LEO V.
F E U I L L E T O N :
L E S  L E T T R E S  DL E O   V.

Léo V. parcourt les routes de France à moto dans le cadre de son travail. Tous les mois, il envoie une lettre à Moto-Net, que nous publions telle quelle même s'il ne parle pas exclusivement de moto. Car après tout, derrière chaque motard se cache un être humain !

Paris, novembre 1999

Autel rue du Château d'eau- C'est pas parce que t'as la main d'Omer Simpson qu'il faut pas sortir de chez toi, m'a dit Zoé. Où il est mon frère le globe trotter à deux roues ? Le voyageur intrépide ? Remets ton heaume de chevalier des temps modernes et viens me voir. Je vais te sortir, moi.

J'ai expliqué à Zoé qu'il n'était pas encore sage de prendre ma moto avec une seule main valide. L'autre a dégonflé mais sa mobilité n'excède pas celle d'une pince à sucre. Je suis alors parti à pied. Rue du Château d'eau, je suis tombé sur un autel érigé en l'honneur d'un homme mort dans des circonstances absurdes. Une grande photo en noir et blanc, entourée de fleurs et de rubans aux inscriptions chinoises. Sur la table, sous la photo, une pile de papiers, à gauche en français, à droite en chinois. C'était un appel à témoins. La victime et le conducteur d'un autre véhicule voulaient se garer à la même place. La situation s'est envenimée, le conducteur de l'autre voiture est descendu, l'a violemment frappé et s'est enfui. L'homme de la photo est mort à l'hôpital quelques heures après.

Quand j'arrive au Tribal Café où j'ai rendez-vous avec Zoé je lui montre la photo que j'ai prise de l'autel.
- Ouais, c'est triste, elle dit. Les hommes…
- Quoi les hommes ?
- Ben quand même, vous avez toujours un instinct guerrier qui sommeille dans nos contrées. C'était utile pour la survie de l'espèce quand on commençait à peine à se tenir debout mais bon, depuis que les dinosaures ont disparu ça fait plus de dégâts que de bien.
- Les dinosaures ont disparu avant que l'homme débarque sur Terre.
- C'est ça, fais ton malin. N'empêche qu'un domaine où ça se réveille bien, c'est au volant. Là, le mec le plus sympa peut devenir un vrai con. Et je parle pas que des caisseux, comme tu dis. Tu crois que je vois rien quand je suis derrière toi ? T'es juste plus fragile sur ta moto, mais pas moins andouille que celui qui est protégé dans sa carlingue. Eh oui, t'aimes pas des masses qu'une autre moto te double et quand un chauffard te fait une queue de poisson, tu pourrais le tuer si t'avais des balles dans les yeux. Sinon, ça va ?

A 20h le café a commencé à se remplir, et à 21 il affichait complet. Notre table a suivi le même topo. C'est généralement l'idée qu'a Zoé d'une soirée tranquille entre nous. Cet "entre nous" ne descend généralement pas en dessous de 10 personnes : trois qu'elle connaît bien et des satellites. Sa copine Térésa est arrivée avec deux garçons mutiques, sauf quand leurs portables sonnaient (tous les quarts d'heure). Là, ils allaient dehors et prouvaient qu'ils avaient des cordes vocales. Puis son ami Tramber a débarqué, totalement désespéré par la rupture entre Eva Herzigova et Tico Torres.

- Qui c'est ? j'ai demandé.
Tramber m'a toisé comme si j'avais gueulé "Canonisez Tibéri !"
- Eva ! la top ! Wonderbra ! Tico ! Le batteur de Bon Jovi ! Z'étaient mariés ! Hallucinant ! Comment croire à l'amour éternel ?!
Puis deux garçons et une fille sont arrivés et nous avons eu droit à trois :
- T'es au courant pour Eva et Tico ?
Ils hochaient tous la tête d'un air triste.
- Tu les connais ? j'ai demandé à Zoé.
- Non, c'est des potes à lui. Stylistes ou maquilleurs, je sais plus. Marrants, non ?
- Je suis par terre.

Façon de dire, heureusement que j'étais bien assis quand est entrée la fille qui a provoqué le deuxième coup de foudre de ma vie. J'avais 7 ans lors du premier, ça fait long comme attente. Heureusement, cette apparition aux cheveux châtains et aux yeux verts en amande est venue vers nous. Elle a embrassé Térésa qui l'a présentée :
- Cléo.
Et elle s'est assise à côté de moi !
- Cléo, c'est à cause du film ? j'ai dit.
- Quel film ?
- Cléo de 5 à 7, de Varda.
- Non, on m'en a parlé mais je l'ai pas vu.
- Ah bon ? J'adore ce film.
- C'est en noir et blanc. Trop vieux.
Puis j'ai remarqué le casque.
- Tu as une moto ?
- Ouais.
- Quoi ?
- Harley.
- Ah… moi j'ai une R100R.
- Ah.

J'ai compris le sens du mot "ramer" lors de cette soirée. Mais bon, Cléo me donnait vraiment envie d'atteindre l'autre rive. Puis soudain elle est devenue loquace et adorable quand elle m'a parlé de son travail. Elle est partie aux toilettes et Zoé m'a foncé dessus.
- Elle te racontait quoi là ?
- Elle me parlait de son boulot.
- Elle fait quoi ?
- Instit'.
- Tu déconnes ?
- Non, pourquoi ?
- Ben je sais pas… Elle est pas un peu bizarre ?
- Depuis quand ça te gêne ?
- Instit', c'est bonnet de nuit, non ?
- Pour toi dès qu'on est pas fou à lier on est bonnet de nuit.
- Oh ! Susceptible et ultra sensible ce soir ! En tout cas, Cléo et Léo c'est mignon…
- Arrête, j'ai pas 7 ans !.

Cléo est revenue. Elle est restée debout et a dit :
- On s'en va ?
- Heu… ouais.
Et on est partis. Sa Harley était garée devant le café. Elle m'a tendu un casque qu'elle a sorti de ses sacoches à franges (!).
- Tu montes ?
- Ouais.

Sur la moto je me demandais ce qui était en train de m'arriver. J'oscillais entre "c'est magique et peu banal" et "elle va un peu trop vite pour moi" (la fille, pas la Harley !). Je n'avais aucune idée de notre destination. On a pris le périph, puis l'autoroute. Finalement elle a ralenti devant un immeuble moderne à Créteil. Elle est descendue dans le garage, a coupé le moteur et a enlevé son casque.

- Tu viens ?

Eh bien oui madame, je vais pas passer la nuit dans un garage en sous-sol bétonné. Elle commençait à m'agacer avec ses airs d'adjudant-chef. Chez elle, au rez-de-chaussée, j'ai cru entrer dans le royaume de Vampirella. Murs noirs, rideaux noirs totalement fermés. Peu de meubles, noirs. Un matelas au sol au centre de la pièce avec une housse de couette. Noire. Elle a allumé une faible ampoule jaune. Une frise avec des têtes de morts courait le long des quatre murs.

- Sympa chez toi, j'ai dit.
- Ouais. Bonne ambiance. Tu veux quelque chose ?
- Quoi ?
- Café, coca, bière ? Moi je vais me faire du thé.
- D'accord, comme toi.

J'ai rien bu. J'avais à peine enlevé mon blouson qu'elle m'a sauté dessus. Je sais, c'est un fantasme répandu que celui de la prédatrice qui vous arrache vos vêtements, vous embrasse goulûment et vous griffe partout, mais ce n'est qu'à moitié le mien. Et quand j'ai cru qu'elle allait m'arracher la langue et me griffer vraiment partout je n'en menais pas large. J'ai réussi (mais j'étais déjà étendu à demi nu sur le lit) à libérer mes amygdales et à la repousser de 5 centimètres.

- Attends, attends ! ça va un peu vite pour moi là…
Elle s'est relevée d'un bond.
- T'as vu "Body of Evidence" ?
- Oui… ai-je murmuré d'une pauvre voix tremblante.

Si mes souvenirs sont bons, c'est un navet avec Madonna qui joue avec des bougies allumées à cramer à la cire chaude le poitrail de ses amants. Justement, Cléo était en train d'allumer un cierge sur un petit autel. La photo d'un mec au crâne rasé et tatoué est apparu à la lumière vacillante du feu.

- C'est qui ? Charles Manson ? Un ponte du Klu Klux Klan ?
- Mon mec.
- Ton mec ? Il est où ?

D'accord, j'ai singulièrement manqué de courage depuis que j'ai rencontré cette folle, mais que voulez-vous, l'amour… Là, j'ai pensé : je suis foutu, tête de brute va débarquer et me fracasser le crâne. Ils font des cérémonies sacrificielles, elle attire les hommes chez eux et il les tue.

- Il est mort, a répondu Cléo.
Ça m'a soulagé.
- Oh, désolé. Quand ?
- Y'a pile un an. Il s'est planté en bécane.

J'aurai dû dire : et là on célèbre un anniversaire, c'est ça ? En son honneur t'as ramassé un mec dans un bar et tu t'es dit, lui, y va passer à la casserole pour prouver à Nounours que la vie continue mais on va faire ça à la maison devant sa gueule figée pour l'éternité. C'est ça ? Et range ton cierge, l'épilation sauvage c'est pas mon trip.

J'ai dit :
- Oh…Tu sais, le truc des bougies, j'ai pas vraiment envie…
- Ah bon ? T'es vachement inhibé comme mec !
Comme elle continuait à allumer d'autres cierges j'en ai profité pour rouler hors du lit et me rhabiller à tout berzingue. Elle s'est retournée.
- Qu'est-ce que tu fais ?
- Je me casse. Désolé.
- C'est ça, casse-toi pauvre naze. Et je vous passe la suite, des termes assez humiliants pour ma virilité.

Errer à trois heures du mat dans Créteil désert, y'a mieux comme fin de soirée. Mais j'étais soulagé d'avoir échappé à des brûlures, des coups, des insultes et que sais-je encore.

Le lendemain midi Zoé m'a téléphoné.
- Alors ?
- Alors quoi ?
- Hier, avec l'autre ennuyeuse.
- Pas si bonnet de nuit que ça.
Je lui ai fait un résumé succinct de mes aventures nocturnes.
- Non ?! braillait Zoé toutes les cinq secondes. Tu sais, a-t-elle ajouté à la fin, j'ai cuisiné Térésa après votre départ. Elle la connaît même pas vraiment. Elle l'a vu deux trois fois en allant chercher sa nièce à l'école.
- C'est l'instit' de sa nièce ?
- Oui, pauvre gosse. En tout cas elle l'avait pas invitée hier, c'est un hasard.
- En tout cas, faut se méfier des coups de foudre.
- Mais non. Ne joue pas les cyniques désabusés, c'est très ennuyeux. Tu veux connaître le fond de ma pensée ?
- Quoi Zoé, avoue-moi tout.
- Tu vas dire que je suis la championne des généralités, mais à quoi tu t'attendais de la part d'une fille qui roule en Harley ?

Telle a été la conclusion de Zoé...

ApL2Far,

Léo

© Moto-Net - N°8 - Novembre 1999 - leo@moto-net.com


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