logo MNC OCTOBRE 1999
LES LETTRES
DE LEO V.
F E U I L L E T O N :
L E S  L E T T R E S  DL E O   V.

Léo V. parcourt les routes de France à moto dans le cadre de son travail. Tous les mois, il envoie une lettre à Moto-Net, que nous publions telle quelle même s'il ne parle pas exclusivement de moto. Car après tout, derrière chaque motard se cache un être humain !

Paris, octobre 1999

Je m'excuse auprès des Corses, des amoureux de la Corse et de ceux qui la détestent, bref des personnes qui viennent ici furieusement curieuses de mon avis sur la Corse mais, je n'y suis pas allé.

Au lieu de rouler sur les routes viroleuses de l'Ile de Beauté j'ai fait un détour par la case hosto. Je pourrais mentir et inventer un accident de moto spectaculaire, un carambolage de cinéma auquel j'aurai miraculeusement survécu après avoir démontré un sang froid et une technique du pilotage éprouvée mais je suis trop fatigué pour inventer des balivernes. Alors voici les faits véridiques :

Lors d'une fête à thème (il faut vraiment que j'aime beaucoup Emilie pour accepter ça) sur les Caraïbes (en plus elle a le chic pour les thèmes les plus ringards), j'ai échappé à la vision de mes proches amis (des gens très bien en temps normal je vous jure) en train de se tortiller sur "La vida Loca". J'ai proposé mes services en cuisine à Julio et Natividad (c'est la cousine de Julio, très gentille, elle ressemble beaucoup à Chuz Lampreave ! Pour les fans d'Almodovar dont je suis, c'est l'actrice qui joue la mère de Parédès dans "La Flor de mi secreto"). Quant à Julio c'est le nouvel amoureux d'Emilie.

- C'est peut-être lui qui a inspiré le thème ? a proposé Lucie.
Paul est intervenu :
- Tu crois ? Je crois pas. D'accord, ses parents sont chiliens mais il est né dans le 20ème. Et il parle moins bien l'espagnol que moi.
Bref, j'ai proposé mes services à la famille Vargas. Natividad m'a demandé :
- Tu peux ouvrir des noix de coco pour la pina colada ?
- D'accord, j'ai dit.
- Ben vas-y et bon courage ! a-t-elle ajouté, une lueur de défi dans ses petits yeux méchants.

J'ai attrapé un couteau sur le plan de travail et j'ai commencé à m'acharner sur ce bloc rugueux. J'ai changé deux fois d'arme jusqu'à trouver le grand coutelas adéquat et dans un mouvement ample et décidé j'ai percé la chose. Si bien que la lame s'est enfoncée dans ma paume gauche sur un centimètre. J'ai laissé tomber mes airs d'homme des cavernes pour pousser quelques cris de chiot qui vient de se faire marcher sur la queue. Mais après quelques soins et un verre de pina colada (sans coco), je me suis calmé. C'est au bout d'une demi-heure que j'ai avoué que j'avais décidément très mal. Une douleur lancinante me traversait la main jusqu'au coude. J'ai enlevé le pansement, trop serré, et ma main avait doublé de volume et pris une vilaine teinte violacée. Paul m'a engueulé de ne pas avoir réagi plus tôt et a quitté la fête pour m'emmener à l'hôpital dans sa voiture. Pas fâché m'a t-il avoué de se barrer de là.

- Emilie, c'est vraiment une amie mais je vais le lui dire. Plus question pour moi de passer des soirées à 50 à se bourrer la gueule avec des cocktails ignobles et à supporter sa discothèque. Les boums c'est plus de mon âge. En plus on peut même pas draguer, je les connais toutes depuis que j'ai 12 ans. J'ai l'impression d'être mort et de revoir le film de ma vie scolaire sentimentale et sexuelle. Valérie : dernier trimestre de la cinquième, premier baiser, Noëlle, 4ème B : juste un ciné mais premiers seins tripotés, Lucie, de la seconde à la terminale : premier grand amour première claque dans la gueule etc. C'est super flippant. Pas toi ?
- Non. Emilie je la connais seulement depuis trois ans. J'ai plus aucun ami qui date du lycée…Aïe ! J'ai trop mal là…
- Et les soirées à thèmes… elle est dingue ! Enfin, c'était pas une fête costumée au moins.

Aux urgences (j'ai attendu une demi-heure, rapide quand on ne débarque pas avec au moins trois jambes arrachées) j'ai fait la joie de l'interne.

- Incroyable ! ça fait seulement une heure ? Vous êtes sûrs ? Logiquement une infection comme ça, ça met un ou deux jours pour gonfler la main à ce point là. Il devait vraiment être dégueulasse ce couteau ! Un peu plus et c'était la septicémie.
- C'est-à-dire ?
- Empoisonnement du sang, gangrène, amputation du bras, mort possible.
- Vous déconnez ?
- Toutes ces années d'études et ces nuits ici pour raconter des blagues, avec le salaire de Lagaff encore je ferai un effort mais là, c'est vous qui déconnez.

Je me suis tu et j'ai juré au monsieur que je laverai dorénavant soigneusement les grands couteaux avant d'attaquer une noix de coco. Bref je suis sorti de là avec la main comme un gant de boxe, une ordonnance de calmant anti-douleur et la consigne de lever le bras en l'air aussi souvent que possible.

Le lendemain quand je suis passé dans les locaux de "Nos belles provinces" ça a bardé. Ils vont être obligés d'engager un photographe extérieur à la boîte (et plus cher). La Corse c'était maintenant ou jamais. Personne n'achètera un guide avec la Corse sous la neige, non ? a gueulé le patron.
- Non, patron.
- Et te fous pas de ma gueule ! Comment tu t'es fait ça ?
J'ai raconté. Il a explosé et s'est calmé. C'est un homme assez raisonnable pour ne pas exiger que je reste sous verre entre deux contrats.

Alors je me suis soigné, je suis allé au cinéma, voir une expo avec ma mère, emprunté des cassettes vidéo à Kader, déjeuné avec Emilie, enchantée de sa fête Caraïbéenne, dîné deux fois avec Paul, une fois avec Zoé qui a laissé tomber son stage de déco et déprime un peu, lu des polars, regardé des ignominies à la télé le bras en l'air, traîné dans les cafés du quartier avec des copains du quartier, trié de vieilles planches contact, me suis baladé, à pieds, comme un touriste, bref, j'ai vécu un mois de vacances parisiennes assez agréables. Ma moto, elle, me fixe de ses gros phares tristes dès que je passe devant elle. C'est la première fois depuis que je l'ai qu'elle reste si longtemps sans rouler. Pauvre chose. Il va falloir rattraper ça.

ApL2Far,

Léo

© Moto-Net - N°7 - Octobre 1999 - leo@moto-net.com


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