logo MNC SEPTEMBRE 1999
LES LETTRES
DE LEO V.
F E U I L L E T O N :
L E S  L E T T R E S  DL E O   V.

Léo V. parcourt les routes de France à moto dans le cadre de son travail. Tous les mois, il envoie une lettre à Moto-Net, que nous publions telle quelle même s'il ne parle pas exclusivement de moto. Car après tout, derrière chaque motard se cache un être humain !

Paris, septembre 1999

Une question qu'on me pose : En vacances, est-ce que je pars ENCORE avec ma moto ? En 97 je suis allé en Irlande, en bateau, ma R100R dans la soute. En 98 je suis resté à Paris en été mais j'étais allé au Québec en mai, chez un couple d'amis. Ils ont une Goldwing 1500 et lui allait bosser avec, j'ai parfois roulé en passager dans les rues de Montréal. Je n'ai jamais embarqué la mienne dans l'avion, trop cher, autant en louer une sur place.

Cette année je me suis invité quelques jours chez Thierry et Bernadette à Montluçon (je sais, ça n'a rien d'exotique mais c'était super), deux semaines en Normandie vers St Vaast la Hougue avec ma grande amie Mona, Emilie et Xavier qui avaient loué un gîte, et un week-end dans le Perche, dans la maison de Lucie, qui avait organisé une fête pour son anniversaire. Le samedi soir, au son de Compay Segundo (inévitable cet été…), j'ai eu le bonheur d'y croiser Zoé.

- Je lance un sondage sur les casques Nolan. L'autre jour je me baladais avec Térésa et j'entre dans un café, j'enlève mon casque…
- Pourquoi t'avais ton casque ?
- Elle a une moto Térésa.
- Ah bon ? Tu me l'avais jamais dit, quoi comme moto ?
- Une Honda. Rouge. Ça t'intéresse ou pas mon histoire de sondage ? Bref, la serveuse me saute dessus et dit "T'as pas mal aux oreilles avec ce casque ?"

Si, Zoé souffre. La serveuse lui confie qu'au début, le casque étant neuf, c'était normal. Une fois le casque fait, que ses oreilles décollées étaient la cause de tant de douleur. Elle s'offre une intervention chirurgicale mais le mal persiste.

Depuis, dès que l'occasion se présente, Zoé interroge toute personne en possession d'un casque Nolan et me jure que 8 fois sur 10 la réponse est : "Oui j'ai mal", hommes et femmes confondus. Du coup j'ai passé la moitié du dimanche à promener filles et garçons à petites têtes (le seul Nolan disponible sur la place étant celui de Zoé) pour vérifier cette histoire. La plupart d'entre eux, après vingt minutes de petites routes, se plaignaient d'osselets comprimés…

Finalement, Zoé, c'est la décoration de cinéma qui la passionne. Elle ne voit plus l'assistant déco de "Mon groovamour" mais a gardé un vif intérêt pour cette activité. Elle fait actuellement un stage non déclaré, payé 300F/semaine pour 15 heures de boulot jour/nuit et 6 jours sur 7.

- C'est le bonheur, c'est un super film, de l'art cette fois, pas comme ce truc nul avec la grosse pouf. Une bombe, un truc ultra fort, une grande histoire d'amour avec un fond social, un mix de Titanic et Ken Loach.
- Ah bon, dis-je, entre le film le plus cher d'Hollywood et le chef de file du cinéma socialement engagé, peuvent pas payer décemment une jeune fille pauvre, jolie et courageuse ?
- Rien à voir, marmonne la Zoé dont les iris valsent. Pauvre et courageuse, n'importe quoi…

Je l'ai laissée à St-Ouen où je l'avais raccompagnée (avec le Nolan) le lundi matin. Ils étaient 5 à la déco à créer de A à Z un squat, dans un studio loué à prix d'or, s'inspirant de mauvais clichés exposant celui de Florence Rey et Audry Maupin.

Puis je suis rentré à Paris pour n'en plus bouger.

Durant ces courtes pérégrinations j'ai croisé d'autres motards, souvent chargés comme des sherpas, ployant sous la tente et les duvets. Ça m'a rappelé mes jeunes années où monter la tente dans un champ au sol spongieux après une journée de virolos me semblait naturel. J'avoue sans honte qu'aujourd'hui, gâté par mon employeur qui m'offre un défraiement somptueux de 350 francs par jour (essence non comprise !), je dors à l'hôtel. D'accord, avec cette somme on ne s'offre pas deux repas, à boire et une chambre luxueuse mais bon, ça me va. Je ne réserve jamais. Premièrement parce que je trouve toujours une chambre, deuxièmement parce que je veux la voir avant. J'ai vite appris que les indices tels que le nombre d'étoiles et le prix ne signifient pas grand chose. J'ai dormi dans des chambres correctes à 120 francs et sans *, et des piaules sordides à 250 **. Je ne parlerais pas de la déco, généralement hideuse, mais après tout, quand je dors je ne rêve pas de papier peint marronnasse ni de tables de nuit en contreplaqué verni. Certains tenanciers sont sympas et ont le sens de l'accueil. D'autres, de vrais Thénardier.

Un exemple récent : une ogresse maussade me vante une chambre refaite à neuf, un vrai cocon cosy à l'entendre. J'ai presque peur d'étouffer sous les volants roses et les bibelots. Je suis vite rassuré. A voir les motifs orangeasse et beige du papier peint, la chambre a dû être refaite dans les années 70. Un phallus énorme, en plastique marron, trône au milieu de la pièce.

- Qu'est-ce que c'est ? je demande à la Thénardier.
- La douche, répond-elle comme si elle avait affaire à Ugolin.

C'est vrai, ça ressemble aussi à un chiotte Decaux coupé en 2. Ou à une capsule spatiale pour la planète Cauchemar. J'éclabousserais sa moquette kaki mais il est hors de question que je m'enferme là-dedans.

- Le dîner c'est à 7 heures, 7 heures et quart dernière limite.
- Je ne sais pas si je dîne ici.
- Ben faudra le savoir vite.

Oui madame. J'étais crevé, j'avais faim et le village ne m'avait pas semblé offrir moult restaus.

Dans la salle l'ambiance est à la hauteur de mes espérances. Deux couples silencieux dont un avec une fillette morose, un homme seul plongé dans un journal régional et moi. Une jeune fille anémique pose un bol de soupe devant moi.
- Excusez-moi mais j'ai pas commandé ça.
Elle rentre la tête dans ses épaules et baisse les yeux.
- Oh…
- Je pourrais voir la carte s'il vous plaît ?
- Oui, merci…murmure la petite voix. Elle repart en trottinant vers la cuisine mais laisse le bol de soupe sur la table.

C'est la patronne qui revient.
- Y'a pas de carte monsieur mais le menu est excellent.
Elle me décrit le menu. Ça me convient.
- Et mangez vot' soupe, ça va sous déstresser.

Et si je te l'envoie à la gueule ça va te rendre aimable ? Des mots, rien que des mots : comme un enfant obéissant de 4 ans je finis mes assiettes. Elle tourne un peu autour de moi au moment du dessert. Une tarte aux myrtilles faite par elle à l'en croire et dégueulasse. J'entends les autres clients la féliciter. Non seulement je ne dis rien mais j'en laisse les ¾ et je sens qu'elle est vexée comme un pou. Quand à la petite souris qui fait le service, elle dit "merci" à chaque fois que quelqu'un fait un commentaire ou lui tend une corbeille de pain à remplir.

Le plus enthousiaste à propos de la tarte est l'homme au journal, un solide gaillard qui a atteint son demi siècle et dont je comprends qu'il est là en vacances et en demi-pension. Il lance à la matrone des regards où se mélangent la peur, l'adoration et le désir d'être approuvé et aimé par elle. Il vient peut-être là tous les ans, à la recherche d'une maman poule mâtinée de Helga-la-cruelle-au-fouet. Ou c'est le syndrome Cosette ? Je suis allé prendre un café dehors, ça a chamboulé la petite souris merci merci.

- Et pour le petit déjeuner vous prendrez quoi monsieur ?
- Je le prendrai pas ici.
- Oh… d'accord, merci…

Seul bon point du lieu : oreillers dans le placard. Je ne suis pas difficile mais j'ai une manie : les oreillers. Oui, je hais les traversins ! Aucune personne que j'aime ne dort la tête là-dessus. Ça n'existe plus ce truc, nulle part à ma connaissance on ne vend de traversins ni de taies de traversin. Qu'on s'en cale un derrière le dos pour lire au lit, passe encore, mais pour dormir ! La pire absurdité c'est le traversin grande taille pour lit double. Qu'on me montre un seul couple adepte du traversin pour deux !

Le pain. Ça m'énerve aussi. Pourquoi, dans des coins où l'on mange bien, où les spécialités régionales sont souvent charcuteries et fromages, le pain est-il de qualité mauvaise à médiocre ? A Paris il y a une bonne boulangerie par arrondissement, mais en Province on pourrait éviter la baguette congelée plus aisément me semble-t-il. C'est curieux ces restaus aux menus gastronomiques, excellents, où l'on sert le beurre dans une soucoupe avec un couteau tiède pour le couper et où le pain a la consistance d'une vieille éponge et le goût de Graceland.

Voilà, un oreiller et du bon pain pour me rendre heureux, je sens que la légende de Léo, le motard au guidon d'argent, le tigre du bitume, héros du virolo, vient de se prendre un pavé dans le carénage.

D'autant plus que sa maman a écrit à Moto-Net, dans son dos, mais comme c'est un honnête gars, il transmet :

Monsieur le rédacteur en chef.

Dans le numéro de Juillet/Août de Moto-Net, j'ai lu avec stupeur que j'étais une lectrice bénévole de la VH. Que signifie ce sigle ? Vision Hagarde, Vue Horrible, Voyants Hébétés… Mon fils Léo n'écoute vraisemblablement pas tout ce que je lui raconte. J'espère qu'aucun mal voyant n'a été au courant de cette bourde. Il s'agit, non pas de la VH, mais de l'AVH : l'Association Valentin Haüy.

Petite explication pour vos lecteurs qui l'ignoreraient : Valentin Haüy (1745-1822) est le premier à s'être intéressé au sort des aveugles. Il a inventé l'écriture en relief, alphabet dont les caractères grossis étaient imprimés sur du papier cartonné.
Le jeune Louis Braille (1809-1852) vint étudier à Paris dès l'âge de 10 ans l'écriture en relief suivant la méthode de Valentin Haüy. C'est lui qui, à 18 ans, modifia et simplifia ce procédé grâce aux "6 points magiques".

Merci de bien vouloir publier ce rectificatif. De mon côté, je tirerai les oreilles de Léo pour avoir écrit des bêtises.

Nelly V.

De mon côté, j'irai voir ma mère avec mon casque sur les oreilles. J'ai un Shoei moi ! Une petite idée des bêtises du mois prochain : je bosse en Corse. Jamais collé une roue sur le sol de l'île de Beauté. Quel veinard je suis.

ApL2Far,

Léo

© Moto-Net - N°6 - Septembre 1999 - leo@moto-net.com


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