logo MNC JUIN 1999
LES LETTRES
DE LEO V.
F E U I L L E T O N :
L E S  L E T T R E S  DL E O   V.

Léo V. parcourt les routes de France à moto dans le cadre de son travail. Tous les mois, il envoie une lettre à Moto-Net, que nous publions telle quelle même s'il ne parle pas exclusivement de moto. Car après tout, derrière chaque motard se cache un être humain !

Mortagne au Perche, juin 1999

22 heures. J'écris sur l'I-Mac orange bonbon d'un chef de rang neurasthénique, fraîchement divorcé et passionné par le Web. Il m'a confié que le racket opéré sur sa carte Visa par "www.moifillefaciletoigroscorniaud.com" et consorts n'est pas pour rien dans le départ de sa femme. Dixit: "une bourgeoise coincée qui sait pas vivre avec son époque". Il m'a proposé de m'héberger pour cette nuit. J'ai décliné cette aimable invitation, pas tellement excité je l'avoue à la perspective d'une soirée entre hommes, à surfer sur des stripteases en direct une xième bière à la main. Mais je suis suffisamment opportuniste pour profiter de son matériel informatique.

Enfoncé dans son canapé Mobilia mon hôte soliloque. J'émets toutes les trente secondes un "mmm" mais je ne l'écoute pas. Il m'a accroché dans le restau où j'ai dîné ce soir, sous prétexte qu'il venait de finir son service et que "bouffer tout seul c'est pas marrant", a investi ma table, m'a invité à me connecter chez lui et ne m'a pas lâché jusqu'à présent. J'entends qu'il n'a jamais rencontré quelqu'un qui fait un boulot aussi épatant que le mien. Mmm, je rétorque. Il faut avouer que je me suis vanté d'être cascadeur, spécialisé dans les acrobaties motardes. Ce qui n'est pas un mensonge absolu vu l'aventure que j'ai vécue la semaine dernière et que je vais vous raconter.

Avant, je tiens à vous faire part de deux e-mails que j'ai reçus par le biais de Moto-Net.
- "elle est pas terrible ton histoire"
- "sans vouloir te vexer, moi c'est Zoé qui m'intéresse"
Alors pour le premier je ne présume pas que cette histoire va être terrible mais pour le second, elle aura l'avantage de mettre Zoé au premier plan.

Donc, la semaine dernière, je suis arrivé par un temps splendide et une route délicieuse à Bagnoles de l'Orne, charmante et désuète station thermale, avec ses coquettes maisons normandes, son lac et son casino. L'appellation de "Suisse Normande" de l'Orne ne semble pas usurpée quand on voit l'état de propreté des trottoirs et des rues, la verdoyance et la douceur du paysage. Mais je n'ai jamais mis une roue en Suisse…Cette ville rend sans doute accro au Prozac à long terme mais pour quelques jours, c'est agréable. J'ai posé mes sacoches et mon matos photo au Celtos***, et croyez-moi, mon employeur, le guide "Nos belles provinces", ne s'acoquine pas fréquemment avec des ***! Malheureusement le jacuzzi de l'hôtel était en panne, à la grande désolation de la jeune fille de la réception. Je l'ai joué désinvolte, moi dans un bain à bulles ? Pourquoi pas avec des rondelles de concombre sur la tronche pendant qu'on y est !

Pour prolonger la conversation je lui ai demandé quel était ce congrès qui rassemblait tous ces gens élégamment vêtus qui peuplaient le hall. Elle m'a appris qu'il s'agissait d'un concours de voitures de collection qui a lieu ici tous les ans.

Effectivement, en allant garer ma moto derrière l'hôtel, côté parc, sous mon balcon, j'ai pu admirer autour d'une trentaine de véhicules rutilants, des hommes et femmes en costumes des années 20 et 30. Aucun d'eux n'a daigné accorder un seul regard à ma bécane, symbole déplaisant d'une fin de XXème siècle décadente.

J'ai dîné dans un petit restau tout à fait sympathique. Pris des notes pour mon boulot. J'ai noirci au marker les routes que j'avais empruntées sur ma bonne vieille carte Michelin. Je me suis fait jeter du Casino pour non port de cravate. Ce me fut bien égal car je ne suis pas une victime des jeux de hasard mais je me demande quand, enfin, cette bande de tissu, aussi laide et grotesque soit-elle, cessera d'être le signe de la correction vestimentaire masculine. Je n'ai pas fait part de cette question aux gorilles de l'entrée, ce qui est certainement caractéristique de ma faible personnalité. Ah ça, quand il s'agit de s'indigner tout seul je suis performant mais s'il faut argumenter, la girafe n'est pas ma cousine (la girafe, comme tout le monde le sait, n'a pas de cordes vocales).

Alors, je suis remonté chambre 308, dans mon hôtel***. J'ai rangé et nettoyé mes appareils et pelloches et comme il était encore tôt j'ai décidé d'appeler Zoé. Elle m'avait laissé un mail que j'ai trouvé à Noirmoutier (très bien hors saison, mais la rue commerçante et ses boutiques laissent craindre le pire pour l'été.)

E-mail de Zoé :
"Eurofilms m'envoie enfin hors des bureaux ! Figure-toi que je participe enfin au TOURNAGE d'un téléfilm, comme assistante de l'assistante de la productrice déléguée, ce qui n'est pas rien !!! Et pour un projet qui va faire du bruit dans le petit monde de la tévé… En + je serai sur ton trajet, à Alençon. Je te file mon n° de téléphone (la prod m'a filé un portable !) bizZoé."

Vous ne le savez pas mais Zoé enchaîne depuis 5 ans stages sur CDD (ébénisterie, paysagisme floral, télémarketing, spécialiste des yeux à la Clinique des Poupées, apprentie boulangère etc). Durant trois jours c'est l'enthousiasme total puis commence l'ennui absolu. Peut-être que, enfin, elle a trouvé sa voie.

Au bout du téléphone je ne reconnais pas la voix de ma sœur.
- Zoé ?
- Si vous pouvez patienter un instant monsieur elle va arriver. Vous patientez ?
- Oui.
Enfin :
- Eurofilms Zoé Vitelmann j'écoute.
- Léo. T'as une secrétaire en plus ?
– Non, c'est la dame pipi du zoo. Quand on passe le couloir après sa table ça sonne plus. Elle adore garder mon téléphone, je crois qu'elle rêvait d'être standardiste et je lui permets de concrétiser tu vois? Elle a bien dit "Eurofilms" hein?
- Ouioui, je dis, alors que je ne m'en souviens foutument pas. Alors vous tournez dans un zoo ? Le soir ?
- Oui, depuis deux jours. D'ailleurs on vient de finir, ici. Y'a plein d'autres décors, c'est plutôt fertile en événements ce film-là. Tu viens me voir ? Tu le regretteras pas si tu viens parce que j'ai une bonne surprise pour toi. Et t'as pas intérêt à me poser une seule question parce que je dirai rien OK ?
- OK. Dans deux jours ?
- Mardi ? D'accord.
- On est lundi, dans deux jours c'est mercredi.
- Eh oh! ça dépend comment on compte, si pour toi c'est mercredi tu me dis mercredi et c'est tout.

Inutile de démarrer un débat sur le sujet. C'est peut-être à cause de Zoé que je renonce à discuter ou à convaincre qui que ce soit de la justesse de mes opinions. On prend donc un rendez-vous pour le mercredi soir dans un bar-restaurant face à la cathédrale.

Je suis arrivé à Alençon, capitale de la dentelle, vers 18 heures le mercredi. Le temps était splendide, je me suis affalé à la terrasse du bar du RV., j'ai lu Charlie Hebdo, bu une mauresque et c'était un moment parfait, le calme avant la tempête. Zoé m'a sauté dessus en poussant des hurlements de joie.
- Arrête, ça m'exaspère.
- Je suis si heureuse, si soulagée que tu sois là! Oh mon dieu si tu existes merci !!!

J'ai pensé un instant que ma pauvre sœur était chargée à bloc d'un produit illicite. Après tout, c'est bien connu, les sportifs sont des enfants de chœur à côté des gens du spectacle.

- Zoé, assieds-toi s'il te plaît, baisse les bras et arrête de brailler.
- Mais tu comprends pas !
- C'est vrai. Je pensais qu'une certaine routine s'était installée entre nous, alors toute cette passion, ces cris, je t'avoue que je suis perplexe. Mais tu vas m'expliquer gentiment…
- Pas ici.
- Non bien sûr. C'est pas approprié ici.
- Y'a les gens de l'équipe qui vont arriver. Cette garce de Carla entre autres. On va aller plus loin avec la moto. Bonjour toi, dit-elle à ma R100R auquel elle cherche toujours un petit nom. Je ne suis pas pressé qu'elle trouve.

On a déménagé pour une autre terrasse et Zoé m'a tout expliqué :
- Voilà, j'ai fait une énorme connerie. Le jour où tu m'as téléphoné, au zoo, Carla m'avait confié son dossier bleu. Carla c'est la productrice déléguée, ma super chef quoi. Je suis sûre qu'elle s'appelle Marie-Charlotte. Ce dossier il est hyper important, c'est là que y'a toutes les autorisations de tournage, les contrats des acteurs, techniciens, figurants, les coordonnées de tout le monde, t'imagines pas comme c'est hyper important. Je sais pas comment j'ai fait mon compte mais je l'ai paumé. Le soir après le dîner elle m'appelle dans ma chambre pour qu'on bosse ensemble et me dit "au fait, rapporte le dossier bleu". Je dis "j'arrive" et je réalise qu'il est plus dans mon sac. Je repasse la journée dans ma tête mais on avait pas bougé du zoo ce jour là. Je suis sortie de l'hôtel en quatrième vitesse, j'ai emprunté la voiture de la production et je suis retournée au zoo. Il était plus de minuit et il pleuvait à verse. Bien sûr, c'était fermé. J'ai appelé le vigile mais personne n'est venu à la porte principale. Alors j'ai fait le tour et j'ai trouvé un endroit où la grille était moins haute. J'avais la trouille parce que le vigile avait dit que la nuit il lâche les chiens. Mais bon, j'y suis allée. J'ai retrouvé le dossier sur un banc, sous un auvent. Ouf.
- C'est là que tu l'avais laissé ?
- Ben ouais, il est pas venu tout seul s'asseoir là… Alors je le récupère, vraiment soulagée, quand je vois plus loin un paquet de feuilles. Elles s'étaient envolées du dossier et traînaient dans la boue, trempées. Comme cette vache de Marie-Stupide écrit au feutre elles étaient illisibles, tout avait bavé. J'ai mis ces feuilles dans ma poche et je suis retournée fissa à l'hôtel. Quand j'ai frappé à sa porte elle a commencé à gueuler "c'est maintenant que t'arrives?" et je l'ai joué Bécassine "ben quoi on avait pas dit d'heure". Comme il était une heure et demie du mat elle m'a arraché le dossier des mains et m'a claqué la porte au nez. Une fois dans ma chambre j'ai regardé les feuilles mouillées et c'était la liste des cascadeurs envisagés, pour demain, avec leurs coordonnées. Le tout illisible comme j'ai déjà dit. Tu comprends où je veux en venir ?
- J'ai trop peur de comprendre.
- Mais si, ça va être marrant ! Tu seras payé tu sais, et plutôt bien, 3000 francs pour une petite cascade en moto de rien du tout, c'est pas un cadeau ça ?
- Ca dépend de ce que tu appelles une petite cascade en moto.
- Mais rien du tout ! Je t'assure !
- Raconte le rien du tout.
- D'après le scénario y'a une voiture qui te fait une queue de poisson et tu l'évites.
- C'est tout ? Tu rigoles ? Chaque motard est cascadeur alors !
- Après tu te prends un camion qui vient en sens inverse.
- Ah…déjà c'est moins évident. 3000 balles ça couvre pas les obsèques.
- Ah non dis pas ça !!! Puis la moto prend feu et le motard aussi. Y'a des trucages tu sais. Des combinaisons spéciales aussi.

J'en reste coi. Envoyé à la mort par ma propre sœur pour qu'elle garde un boulot assez peu passionnant, ça me scie. Zoé, qui interprète mon silence comme ça l'arrange, m'envoie:
- Merci hein, j'ai encore dit à Carla cet aprèm que j'avais appelé le cascadeur et que tout roulait. Qu'il arrivait bien ce soir.
- Ecoute Zoé, ça ne me semble pas très raisonnable tout ça, ça ne m'enchante pas de me faire emplafonner par un 10 tonnes et de cramer sous l'œil d'une caméra, même pour toi.
- Oh bon d'accord…On va passer au plan B.
- C'est ça. Explique le plan B.
- Tu fais comme si et puis tu racontes que tu viens de te blesser, ou alors que tu paniques, t'inventes pour le mieux.
- Et je passe pour un con.
- Mais ça t'es égal, tu connais personne.
- C'est vrai.

Puis un soupçon grandissant m'envahit.
- Tu le savais !
- Quoi ?
- Tu le savais déjà quand je t'ai appelée ! Sinon, c'était quoi cette surprise que tu me réservais ? Ne poses pas de question je te dirai rien OK ?
- Ah ça, non ça a rien à voir. C'est d'ailleurs plus d'actualité. Je pensais à Carla. A Carla et toi. A ce moment-là j'étais encore assez folle d'elle et je pensais qu'elle et toi…
- Elle et moi ?
- Que ça collerait bien. Je voulais juste te la présenter. Et si ça avait marché, pour moi ça aurait été tout bénéf. Toi casé avec une fille que j'apprécie et du boulot assuré pour moi. Le truc arriviste quoi. Mais je dois pas être douée pour ça. Enfin, si elle te plaît tu fais comme tu veux mais moi je peux plus l'encadrer.
- Parce qu'elle t'a claqué sa porte au nez ?
- Entre autres. Disons que ça a été le révélateur de sa vraie personnalité.
- J'avoue qu'en ce qui me concerne, c'est un bon point.
- Alors ? Tu vas la faire ou pas ? La cascade ! Ou le plan B si tu préfères.
- Je réserve ma réponse.
- Jusqu'à minuit ?
- Jusqu'à minuit.

Ensuite nous avons rejoint l'équipe qui venait de passer à table. Une longue tablée de quarante couverts. Zoé m'a présenté comme "mon frère Léo, le cascadeur" puis elle est allée s'asseoir entre un petit blond assistant déco et une grande brune cadreuse. La fameuse Carla m'a assis d'autorité à côté d'elle avec un "il faut qu'on discute". En réalité elle a uniquement noté tous mes n° d'immatriculation (téléphone, sécu, date de naissance etc). Ceci fait elle s'est détournée de moi et m'a laissé entre les griffes d'une certaine Valérie, assistante à la régie.

- C'est pas toi qu'a fait la cascade dans Doberman ?
- Laquelle ?
- Tu sais, celle où le motard qui poursuit la caisse du Doberman se prend une grenade dans son casque et ça lui explose la gueule !
- Non, c'est pas moi.
- Dommage. C'était trop top.

Cette fille est assez jolie mais l'idée qu'elle trouve "trop top" l'image d'un motard le Shoei bourré d'explosifs coupe court à toute tentative de séduction de ma part. Le menu est unique et la nourriture infecte. Tous ces gens picolent et fument un max, parlent fort de choses que je ne comprends pas. Je passe un bon moment, surtout quand j'apprends que c'est vraiment sympa que par intérêt pour l'aspect artistique du projet j'ai cassé les prix. Entre le cascadeur initialement prévu et moi, la production fait tout de même une économie de 3000 francs.

- Tu connais le plan C ? je demande à Zoé à la fin du repas quand tous se dispersent.
- Nan, répond-elle, complètement beurrée et béate.
- T'as vu Doberman ?
Tout ça la fait mourir de rire. Je la déçois un peu avec mes histoires bassement financières mais elle me pardonne. Elle comprend que je sois un peu sous tension.

Au bar de l'hôtel de petits groupe de techniciens boivent ou travaillent. Zoé me colle sur un fauteuil face à Bruno, l'assistant déco, avec lequel elle a l'air dans les meilleurs termes. Ce qui veut dire qu'il la couve de regards mouillés et qu'elle se tortille en gloussant dès qu'il prononce un mot.

- Je vous offre un verre ? propose-t-elle.
- C'est pas de refus, répond-il.
- Hihihi, se tortille-t-elle.
- Juste un café, je dis.
- Vraiment t'es pas marrant, qu'elle m'envoie, raide comme un piquet.

Le Bruno ne m'a pas l'air bien disert mais je fais un effort.

- Alors, c'est quoi ce film ?
- C'est pas un film, c'est une grosse bouse.
- Ah bon, mais qu'est-ce que ça raconte ?
- Rien.

Zoé revient et tend un cocktail à son chéri qui s'enfonce dans son fauteuil, l'air aussi présent que les 2B3 réunis.

- Rien ! T'exagères ! Le truc c'est de lancer Larusso comme actrice. Un scénar écrit sur mesure. OK, j'avoue qu'elle a autant de présence à l'écran qu'un colin pané mais elle est super belle non ?

- Je vois pas qui c'est.
- Une grosse rouquine qui braille, dit Bruno.
- Hihihi, c'est une chanteuse, Top n°1 sur M6 depuis des mois. L'histoire c'est que son personnage est une fille qui veut être chanteuse, mais elle se retrouve mêlée à un trafic de drogue à son insu. Son mec lui fait croire qu'il va l'aider mais en vrai il lui met des bâtons dans les roues et de la came dans le sac. Y'a un flic qui comprend qu'elle est innocente et qui l'aide, et ça se termine en concert à Bercy et il tue l'ex qui voulait la buter et elle lui dédicace sa chanson "Mon groovamour". Mais y'a l'ex du flic qui l'avait suivi et qui lui tire une balle en plein cœur, et elle meurt.
- L'ex ?
- L'héroïne. C'est super émouvant, le flic il monte sur scène, elle agonise dans ses bras et il dit au micro à la foule : maintenant elle est comme une étoile dans le ciel. C'est le titre du téléfilm :"Comme une étoile dans le ciel".
- Ah ouais! je m'enthousiasme. C'est flagrant qu'artistiquement ça tient la route. J'ai bien envie de vous faire encore une petite remise. Allez, 300 balles, un plein.
- Oh tu vas pas recommencer! Râle Zoé.
- Et elle vient où la cascade ?
- Dans une course poursuite entre le méchant et le flic, le motard c'est nobody, juste le pauvre mec qui passe au mauvais moment.
- Très flatteur. Merci.
- Oh, je parle pas de toi, c'est le rôle ! Au fait, il est minuit…
- Plan B.

Sur ce, peu après, je suis allé me coucher dans la chambre qui m'avait été réservée. Plus exactement dans le lit à une place collé contre celui d'un électro. Un gros gaillard à l'air bonasse qui a ronflé toute la nuit avec énergie.

Le lendemain il pleuvait des cordes. J'ai cru comprendre que c'était une catastrophe pour une histoire de raccord image. Tous ces gens employaient des termes techniques que je ne comprenais pas et en tant que cascadeur professionnel j'hochais la tête d'un air entendu dès qu'on daignait me faire part du total drame qui se jouait.

- Tu comprends, me dit Carla, on a déjà deux jours de retard sur le plan de travail. Niveau heures supp on dépasse un max et c'est vraiment pas raccord avec la pluie.
- C'est sûr, je réponds.
- Ecoute je suis vraiment désolée mais comme la météo n'assure pas que demain on aura du soleil…On savait que cette scène pouvait sauter mais c'est dommage, ça aurait mis un peu de peps dans cette séquence, tu comprends ?
- C'est sûr, je réponds.
- Evidemment, on va te payer la journée quand même.
- C'est sûr.

Zoé débarque.
- C'est trop con hein ? Il avait tellement envie de la faire cette cascade, dit-elle à Carla. En plus, il l'aurait trop bien super fait, c'est pile sa spécialité, rentrer dans les camions, faire la torche vivante… P'pa et M'man y vont être trop déçus…

C'est alors que je comprends que c'est annulé ! Je tapote l'épaule de Zoé, réellement désappointée.
- C'est ça le métier. Un jour dans la lumière, un autre sous la pluie.
- Fait ton malin. Comment t'aurais fait pour le plan B ?
- Pose pas de questions je te dirai rien OK ?

J'ai touché mon premier chèque de cascadeur et j'ai repris la route dans l'après-midi. Quand j'ai salué Zoé elle m'a dit :
- Tu vois que c'est tout bénéf. Tu devrais me faire un peu plus confiance, dorénavant. Si j'étais pas là, ta vie c'est pantoufles et compagnie.
- Tu sais que pour pas mal de gens ma vie c'est tout le contraire.
- Pas mal de gens c'est personne. Moi je te connais. Reconnais-le au moins, sois honnête pour une fois.
- Ouais ouais. Merci Zoé.

Le chef de rang s'est endormi. Je me connecte, j'envoie cette lettre puis j'irai me coucher dans mon hôtel sinistre.

ApL2Far,

Léo

© Moto-Net n°4 - Juin 1999 - leo@moto-net.com


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