Mortagne au Perche, juin 1999
22 heures. J'écris sur l'I-Mac orange bonbon d'un chef de rang neurasthénique,
fraîchement divorcé et passionné par le Web. Il m'a confié que le racket opéré sur
sa carte Visa par "www.moifillefaciletoigroscorniaud.com" et consorts n'est pas
pour rien dans le départ de sa femme. Dixit: "une bourgeoise coincée qui sait pas
vivre avec son époque". Il m'a proposé de m'héberger pour cette nuit. J'ai
décliné cette aimable invitation, pas tellement excité je l'avoue à la perspective
d'une soirée entre hommes, à surfer sur des stripteases en direct une xième bière à
la main. Mais je suis suffisamment opportuniste pour profiter de son matériel
informatique.
Enfoncé dans son canapé Mobilia mon hôte soliloque. J'émets toutes les trente
secondes un "mmm" mais je ne l'écoute pas. Il m'a accroché dans le restau où
j'ai dîné ce soir, sous prétexte qu'il venait de finir son service et que "bouffer
tout seul c'est pas marrant", a investi ma table, m'a invité à me connecter chez
lui et ne m'a pas lâché jusqu'à présent. J'entends qu'il n'a jamais rencontré
quelqu'un qui fait un boulot aussi épatant que le mien. Mmm, je rétorque. Il faut avouer
que je me suis vanté d'être cascadeur, spécialisé dans les acrobaties motardes. Ce qui
n'est pas un mensonge absolu vu l'aventure que j'ai vécue la semaine dernière et que je
vais vous raconter.
Avant, je tiens à vous faire part de deux e-mails que j'ai reçus par le biais de
Moto-Net.
- "elle est pas terrible ton histoire"
- "sans vouloir te vexer, moi c'est Zoé qui m'intéresse"
Alors pour le premier je ne présume pas que cette histoire va être terrible mais pour le
second, elle aura l'avantage de mettre Zoé au premier plan.
Donc, la semaine dernière, je suis arrivé par un temps splendide et une route
délicieuse à Bagnoles de l'Orne, charmante et désuète station thermale, avec ses
coquettes maisons normandes, son lac et son casino. L'appellation de "Suisse
Normande" de l'Orne ne semble pas usurpée quand on voit l'état de propreté des
trottoirs et des rues, la verdoyance et la douceur du paysage. Mais je n'ai jamais mis une
roue en Suisse
Cette ville rend sans doute accro au Prozac à long terme mais pour
quelques jours, c'est agréable. J'ai posé mes sacoches et mon matos photo au Celtos***,
et croyez-moi, mon employeur, le guide "Nos belles provinces", ne s'acoquine pas
fréquemment avec des ***! Malheureusement le jacuzzi de l'hôtel était en panne, à la
grande désolation de la jeune fille de la réception. Je l'ai joué désinvolte, moi dans
un bain à bulles ? Pourquoi pas avec des rondelles de concombre sur la tronche
pendant qu'on y est !
Pour prolonger la conversation je lui ai demandé quel était ce congrès qui
rassemblait tous ces gens élégamment vêtus qui peuplaient le hall. Elle m'a appris
qu'il s'agissait d'un concours de voitures de collection qui a lieu ici tous les ans.
Effectivement, en allant garer ma moto derrière l'hôtel, côté parc, sous mon
balcon, j'ai pu admirer autour d'une trentaine de véhicules rutilants, des hommes et
femmes en costumes des années 20 et 30. Aucun d'eux n'a daigné accorder un seul regard
à ma bécane, symbole déplaisant d'une fin de XXème siècle décadente.
J'ai dîné dans un petit restau tout à fait sympathique. Pris des notes pour mon
boulot. J'ai noirci au marker les routes que j'avais empruntées sur ma bonne vieille
carte Michelin. Je me suis fait jeter du Casino pour non port de cravate. Ce me fut bien
égal car je ne suis pas une victime des jeux de hasard mais je me demande quand, enfin,
cette bande de tissu, aussi laide et grotesque soit-elle, cessera d'être le signe de la
correction vestimentaire masculine. Je n'ai pas fait part de cette question aux gorilles
de l'entrée, ce qui est certainement caractéristique de ma faible personnalité. Ah ça,
quand il s'agit de s'indigner tout seul je suis performant mais s'il faut argumenter, la
girafe n'est pas ma cousine (la girafe, comme tout le monde le sait, n'a pas de cordes
vocales).
Alors, je suis remonté chambre 308, dans mon hôtel***. J'ai rangé et nettoyé mes
appareils et pelloches et comme il était encore tôt j'ai décidé d'appeler Zoé. Elle
m'avait laissé un mail que j'ai trouvé à Noirmoutier (très bien hors saison, mais la
rue commerçante et ses boutiques laissent craindre le pire pour l'été.)
E-mail de Zoé :
"Eurofilms m'envoie enfin hors des bureaux ! Figure-toi que je participe enfin
au TOURNAGE d'un téléfilm, comme assistante de l'assistante de la productrice
déléguée, ce qui n'est pas rien !!! Et pour un projet qui va faire du bruit dans
le petit monde de la tévé
En + je serai sur ton trajet, à Alençon. Je te file
mon n° de téléphone (la prod m'a filé un portable !) bizZoé."
Vous ne le savez pas mais Zoé enchaîne depuis 5 ans stages sur CDD (ébénisterie,
paysagisme floral, télémarketing, spécialiste des yeux à la Clinique des Poupées,
apprentie boulangère etc). Durant trois jours c'est l'enthousiasme total puis commence
l'ennui absolu. Peut-être que, enfin, elle a trouvé sa voie.
Au bout du téléphone je ne reconnais pas la voix de ma sur.
- Zoé ?
- Si vous pouvez patienter un instant monsieur elle va arriver. Vous patientez ?
- Oui.
Enfin :
- Eurofilms Zoé Vitelmann j'écoute.
- Léo. T'as une secrétaire en plus ?
Non, c'est la dame pipi du zoo. Quand on passe le couloir après sa table ça sonne
plus. Elle adore garder mon téléphone, je crois qu'elle rêvait d'être standardiste et
je lui permets de concrétiser tu vois? Elle a bien dit "Eurofilms" hein?
- Ouioui, je dis, alors que je ne m'en souviens foutument pas. Alors vous tournez dans un
zoo ? Le soir ?
- Oui, depuis deux jours. D'ailleurs on vient de finir, ici. Y'a plein d'autres décors,
c'est plutôt fertile en événements ce film-là. Tu viens me voir ? Tu le regretteras
pas si tu viens parce que j'ai une bonne surprise pour toi. Et t'as pas intérêt à me
poser une seule question parce que je dirai rien OK ?
- OK. Dans deux jours ?
- Mardi ? D'accord.
- On est lundi, dans deux jours c'est mercredi.
- Eh oh! ça dépend comment on compte, si pour toi c'est mercredi tu me dis mercredi et
c'est tout.
Inutile de démarrer un débat sur le sujet. C'est peut-être à cause de Zoé que je
renonce à discuter ou à convaincre qui que ce soit de la justesse de mes opinions. On
prend donc un rendez-vous pour le mercredi soir dans un bar-restaurant face à la
cathédrale.
Je suis arrivé à Alençon, capitale de la dentelle, vers 18 heures le mercredi. Le
temps était splendide, je me suis affalé à la terrasse du bar du RV., j'ai lu Charlie
Hebdo, bu une mauresque et c'était un moment parfait, le calme avant la tempête. Zoé
m'a sauté dessus en poussant des hurlements de joie.
- Arrête, ça m'exaspère.
- Je suis si heureuse, si soulagée que tu sois là! Oh mon dieu si tu existes
merci !!!
J'ai pensé un instant que ma pauvre sur était chargée à bloc d'un produit
illicite. Après tout, c'est bien connu, les sportifs sont des enfants de chur à
côté des gens du spectacle.
- Zoé, assieds-toi s'il te plaît, baisse les bras et arrête de brailler.
- Mais tu comprends pas !
- C'est vrai. Je pensais qu'une certaine routine s'était installée entre nous, alors
toute cette passion, ces cris, je t'avoue que je suis perplexe. Mais tu vas m'expliquer
gentiment
- Pas ici.
- Non bien sûr. C'est pas approprié ici.
- Y'a les gens de l'équipe qui vont arriver. Cette garce de Carla entre autres. On va
aller plus loin avec la moto. Bonjour toi, dit-elle à ma R100R auquel elle cherche
toujours un petit nom. Je ne suis pas pressé qu'elle trouve.
On a déménagé pour une autre terrasse et Zoé m'a tout expliqué :
- Voilà, j'ai fait une énorme connerie. Le jour où tu m'as téléphoné, au zoo, Carla
m'avait confié son dossier bleu. Carla c'est la productrice déléguée, ma super chef
quoi. Je suis sûre qu'elle s'appelle Marie-Charlotte. Ce dossier il est hyper important,
c'est là que y'a toutes les autorisations de tournage, les contrats des acteurs,
techniciens, figurants, les coordonnées de tout le monde, t'imagines pas comme c'est
hyper important. Je sais pas comment j'ai fait mon compte mais je l'ai paumé. Le soir
après le dîner elle m'appelle dans ma chambre pour qu'on bosse ensemble et me dit
"au fait, rapporte le dossier bleu". Je dis "j'arrive" et je réalise
qu'il est plus dans mon sac. Je repasse la journée dans ma tête mais on avait pas bougé
du zoo ce jour là. Je suis sortie de l'hôtel en quatrième vitesse, j'ai emprunté la
voiture de la production et je suis retournée au zoo. Il était plus de minuit et il
pleuvait à verse. Bien sûr, c'était fermé. J'ai appelé le vigile mais personne n'est
venu à la porte principale. Alors j'ai fait le tour et j'ai trouvé un endroit où la
grille était moins haute. J'avais la trouille parce que le vigile avait dit que la nuit
il lâche les chiens. Mais bon, j'y suis allée. J'ai retrouvé le dossier sur un banc,
sous un auvent. Ouf.
- C'est là que tu l'avais laissé ?
- Ben ouais, il est pas venu tout seul s'asseoir là
Alors je le récupère,
vraiment soulagée, quand je vois plus loin un paquet de feuilles. Elles s'étaient
envolées du dossier et traînaient dans la boue, trempées. Comme cette vache de
Marie-Stupide écrit au feutre elles étaient illisibles, tout avait bavé. J'ai mis ces
feuilles dans ma poche et je suis retournée fissa à l'hôtel. Quand j'ai frappé à sa
porte elle a commencé à gueuler "c'est maintenant que t'arrives?" et je l'ai
joué Bécassine "ben quoi on avait pas dit d'heure". Comme il était une heure
et demie du mat elle m'a arraché le dossier des mains et m'a claqué la porte au nez. Une
fois dans ma chambre j'ai regardé les feuilles mouillées et c'était la liste des
cascadeurs envisagés, pour demain, avec leurs coordonnées. Le tout illisible comme j'ai
déjà dit. Tu comprends où je veux en venir ?
- J'ai trop peur de comprendre.
- Mais si, ça va être marrant ! Tu seras payé tu sais, et plutôt bien, 3000
francs pour une petite cascade en moto de rien du tout, c'est pas un cadeau ça ?
- Ca dépend de ce que tu appelles une petite cascade en moto.
- Mais rien du tout ! Je t'assure !
- Raconte le rien du tout.
- D'après le scénario y'a une voiture qui te fait une queue de poisson et tu l'évites.
- C'est tout ? Tu rigoles ? Chaque motard est cascadeur alors !
- Après tu te prends un camion qui vient en sens inverse.
- Ah
déjà c'est moins évident. 3000 balles ça couvre pas les obsèques.
- Ah non dis pas ça !!! Puis la moto prend feu et le motard aussi. Y'a des trucages
tu sais. Des combinaisons spéciales aussi.
J'en reste coi. Envoyé à la mort par ma propre sur pour qu'elle garde un boulot
assez peu passionnant, ça me scie. Zoé, qui interprète mon silence comme ça l'arrange,
m'envoie:
- Merci hein, j'ai encore dit à Carla cet aprèm que j'avais appelé le cascadeur et que
tout roulait. Qu'il arrivait bien ce soir.
- Ecoute Zoé, ça ne me semble pas très raisonnable tout ça, ça ne m'enchante pas de
me faire emplafonner par un 10 tonnes et de cramer sous l'il d'une caméra, même
pour toi.
- Oh bon d'accord
On va passer au plan B.
- C'est ça. Explique le plan B.
- Tu fais comme si et puis tu racontes que tu viens de te blesser, ou alors que tu
paniques, t'inventes pour le mieux.
- Et je passe pour un con.
- Mais ça t'es égal, tu connais personne.
- C'est vrai.
Puis un soupçon grandissant m'envahit.
- Tu le savais !
- Quoi ?
- Tu le savais déjà quand je t'ai appelée ! Sinon, c'était quoi cette surprise
que tu me réservais ? Ne poses pas de question je te dirai rien OK ?
- Ah ça, non ça a rien à voir. C'est d'ailleurs plus d'actualité. Je pensais à Carla.
A Carla et toi. A ce moment-là j'étais encore assez folle d'elle et je pensais qu'elle
et toi
- Elle et moi ?
- Que ça collerait bien. Je voulais juste te la présenter. Et si ça avait marché, pour
moi ça aurait été tout bénéf. Toi casé avec une fille que j'apprécie et du boulot
assuré pour moi. Le truc arriviste quoi. Mais je dois pas être douée pour ça. Enfin,
si elle te plaît tu fais comme tu veux mais moi je peux plus l'encadrer.
- Parce qu'elle t'a claqué sa porte au nez ?
- Entre autres. Disons que ça a été le révélateur de sa vraie personnalité.
- J'avoue qu'en ce qui me concerne, c'est un bon point.
- Alors ? Tu vas la faire ou pas ? La cascade ! Ou le plan B si tu
préfères.
- Je réserve ma réponse.
- Jusqu'à minuit ?
- Jusqu'à minuit.
Ensuite nous avons rejoint l'équipe qui venait de passer à table. Une longue tablée
de quarante couverts. Zoé m'a présenté comme "mon frère Léo, le cascadeur"
puis elle est allée s'asseoir entre un petit blond assistant déco et une grande brune
cadreuse. La fameuse Carla m'a assis d'autorité à côté d'elle avec un "il faut
qu'on discute". En réalité elle a uniquement noté tous mes n° d'immatriculation
(téléphone, sécu, date de naissance etc). Ceci fait elle s'est détournée de moi et
m'a laissé entre les griffes d'une certaine Valérie, assistante à la régie.
- C'est pas toi qu'a fait la cascade dans Doberman ?
- Laquelle ?
- Tu sais, celle où le motard qui poursuit la caisse du Doberman se prend une grenade
dans son casque et ça lui explose la gueule !
- Non, c'est pas moi.
- Dommage. C'était trop top.
Cette fille est assez jolie mais l'idée qu'elle trouve "trop top" l'image
d'un motard le Shoei bourré d'explosifs coupe court à toute tentative de séduction de
ma part. Le menu est unique et la nourriture infecte. Tous ces gens picolent et fument un
max, parlent fort de choses que je ne comprends pas. Je passe un bon moment, surtout quand
j'apprends que c'est vraiment sympa que par intérêt pour l'aspect artistique du projet
j'ai cassé les prix. Entre le cascadeur initialement prévu et moi, la production fait
tout de même une économie de 3000 francs.
- Tu connais le plan C ? je demande à Zoé à la fin du repas quand tous se
dispersent.
- Nan, répond-elle, complètement beurrée et béate.
- T'as vu Doberman ?
Tout ça la fait mourir de rire. Je la déçois un peu avec mes histoires bassement
financières mais elle me pardonne. Elle comprend que je sois un peu sous tension.
Au bar de l'hôtel de petits groupe de techniciens boivent ou travaillent. Zoé me
colle sur un fauteuil face à Bruno, l'assistant déco, avec lequel elle a l'air dans les
meilleurs termes. Ce qui veut dire qu'il la couve de regards mouillés et qu'elle se
tortille en gloussant dès qu'il prononce un mot.
- Je vous offre un verre ? propose-t-elle.
- C'est pas de refus, répond-il.
- Hihihi, se tortille-t-elle.
- Juste un café, je dis.
- Vraiment t'es pas marrant, qu'elle m'envoie, raide comme un piquet.
Le Bruno ne m'a pas l'air bien disert mais je fais un effort.
- Alors, c'est quoi ce film ?
- C'est pas un film, c'est une grosse bouse.
- Ah bon, mais qu'est-ce que ça raconte ?
- Rien.
Zoé revient et tend un cocktail à son chéri qui s'enfonce dans son fauteuil, l'air
aussi présent que les 2B3 réunis.
- Rien ! T'exagères ! Le truc c'est de lancer Larusso comme actrice. Un
scénar écrit sur mesure. OK, j'avoue qu'elle a autant de présence à l'écran qu'un
colin pané mais elle est super belle non ?
- Je vois pas qui c'est.
- Une grosse rouquine qui braille, dit Bruno.
- Hihihi, c'est une chanteuse, Top n°1 sur M6 depuis des mois. L'histoire c'est que son
personnage est une fille qui veut être chanteuse, mais elle se retrouve mêlée à un
trafic de drogue à son insu. Son mec lui fait croire qu'il va l'aider mais en vrai il lui
met des bâtons dans les roues et de la came dans le sac. Y'a un flic qui comprend qu'elle
est innocente et qui l'aide, et ça se termine en concert à Bercy et il tue l'ex qui
voulait la buter et elle lui dédicace sa chanson "Mon groovamour". Mais y'a
l'ex du flic qui l'avait suivi et qui lui tire une balle en plein cur, et elle
meurt.
- L'ex ?
- L'héroïne. C'est super émouvant, le flic il monte sur scène, elle agonise dans ses
bras et il dit au micro à la foule : maintenant elle est comme une étoile dans le ciel.
C'est le titre du téléfilm :"Comme une étoile dans le ciel".
- Ah ouais! je m'enthousiasme. C'est flagrant qu'artistiquement ça tient la route. J'ai
bien envie de vous faire encore une petite remise. Allez, 300 balles, un plein.
- Oh tu vas pas recommencer! Râle Zoé.
- Et elle vient où la cascade ?
- Dans une course poursuite entre le méchant et le flic, le motard c'est nobody, juste le
pauvre mec qui passe au mauvais moment.
- Très flatteur. Merci.
- Oh, je parle pas de toi, c'est le rôle ! Au fait, il est minuit
- Plan B.
Sur ce, peu après, je suis allé me coucher dans la chambre qui m'avait été
réservée. Plus exactement dans le lit à une place collé contre celui d'un électro. Un
gros gaillard à l'air bonasse qui a ronflé toute la nuit avec énergie.
Le lendemain il pleuvait des cordes. J'ai cru comprendre que c'était une catastrophe
pour une histoire de raccord image. Tous ces gens employaient des termes techniques que je
ne comprenais pas et en tant que cascadeur professionnel j'hochais la tête d'un air
entendu dès qu'on daignait me faire part du total drame qui se jouait.
- Tu comprends, me dit Carla, on a déjà deux jours de retard sur le plan de travail.
Niveau heures supp on dépasse un max et c'est vraiment pas raccord avec la pluie.
- C'est sûr, je réponds.
- Ecoute je suis vraiment désolée mais comme la météo n'assure pas que demain on aura
du soleil
On savait que cette scène pouvait sauter mais c'est dommage, ça aurait
mis un peu de peps dans cette séquence, tu comprends ?
- C'est sûr, je réponds.
- Evidemment, on va te payer la journée quand même.
- C'est sûr.
Zoé débarque.
- C'est trop con hein ? Il avait tellement envie de la faire cette cascade, dit-elle
à Carla. En plus, il l'aurait trop bien super fait, c'est pile sa spécialité, rentrer
dans les camions, faire la torche vivante
P'pa et M'man y vont être trop
déçus
C'est alors que je comprends que c'est annulé ! Je tapote l'épaule de Zoé,
réellement désappointée.
- C'est ça le métier. Un jour dans la lumière, un autre sous la pluie.
- Fait ton malin. Comment t'aurais fait pour le plan B ?
- Pose pas de questions je te dirai rien OK ?
J'ai touché mon premier chèque de cascadeur et j'ai repris la route dans
l'après-midi. Quand j'ai salué Zoé elle m'a dit :
- Tu vois que c'est tout bénéf. Tu devrais me faire un peu plus confiance, dorénavant.
Si j'étais pas là, ta vie c'est pantoufles et compagnie.
- Tu sais que pour pas mal de gens ma vie c'est tout le contraire.
- Pas mal de gens c'est personne. Moi je te connais. Reconnais-le au moins, sois honnête
pour une fois.
- Ouais ouais. Merci Zoé.
Le chef de rang s'est endormi. Je me connecte, j'envoie cette lettre puis j'irai me
coucher dans mon hôtel sinistre.
ApL2Far,