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MAI 1999 LES LETTRES DE LEO V. |
| F E U I L L E T O N : L E S L E T T R E S D E L E O V. Léo V. parcourt les routes de France à moto dans le cadre de son travail. Tous les mois, il envoie une lettre à Moto-Net, que nous publions telle quelle même s'il ne parle pas exclusivement de moto. Car après tout, derrière chaque motard se cache un être humain ! Paris, mai 1999 Hier j'avais rendez-vous à la terrasse du Central, carreau du Temple, avec ma sur Zoé. Elle était en retard, comme d'habitude. On a décidé de boire un verre ensemble avant d'aller dîner chez notre père et Marité, sa compagne. Zoé m'a demandé si je connaissais "les motards anonymes". Devant mon air perplexe elle m'a assuré: "mais si, ça existe, c'est des motards australiens à qui on a volé leur Harley. Ils se regroupent pour demander assistance. Exprimer leur traumatisme. Si on les aide pas ils savent qu'ils vont foutre le feu aux musées aborigènes, trucider leurs femmes et gueuler sur les gosses. Sans leurs bécanes ils sont complètement démunis et paumés, c'est leur vie qui s'écroule!" - Et où t'as entendu ça ? Je ne relève pas. Zoé n'est pas la reine des gourdes mais elle a un
sens des réalités très personnel. Alors, si quelqu'un a entendu parler des
"motards anonymes" qu'il se fasse connaître
En arrivant devant la maison on a sonné à l'interphone. Notre père a ouvert la fenêtre et a crié "c'est quoi ta moto?". Ordinairement on m'accueille dans ces lieux par "salut" ou "ouais, j'ouvre !", mais sans me démonter j'ai hurlé sur le même ton "une R100R !" Je l'ai entendu répéter vers l'intérieur de la pièce:
"R100R". Zoé enlevant son casque a secoué la tête "depuis quand il
s'intéresse aux motos ?". Puis on l'a vu débarquer dans l'allée suivi d'une
toute petite femme boitillante. "Claudette, ma prof d'astrologie, Léo, Zoé, mes
enfants, ça t'embête pas d'emmener Claudette à la gare ?". Claudette fait le
tour de la moto d'un air critique en clopinant. Elle doit estimer que ma bécane est digne
de la trimballer puisqu'elle arrache son casque des mains de Zoé et m'assène "En
route jeune homme !" Je démarre et roule prudemment car la Claudette se déhanche en agitant les bras pour saluer mon père et Zoé. Puis elle me crie quelque chose. - Quoi ? Je hurle. Puis elle se lance dans une grande tirade, dont je ne saisis que des bribes : "... en 1935... dans les Hautes-Alpes... forêts... scandale !... c'était le curé du village... un curé communiste... le Pape... ah ça non, communiste et motard !..." Je ralentis à un carrefour et entend enfin une phrase complète : "Il avait une Saroléa culbutée". Belle machine ! Une minute plus tard nous voici, moi et ma passagère nonagénaire devant la gare RER. On avait pensé à l'ascension mais pas à la descente... Elle m'explique qu'elle vient de se faire opérer de la hanche et a une jambe raide. Je ne peux pas descendre de mon cheval mécanique pour l'aider et elle ne peut pas rejoindre le sol seule. Autour de nous la ville est morte. Le café de la gare est fermé et les rues sont vides. On tente une manuvre périlleuse. Je tends mon bras, auquel elle s'accroche et s'en sert de levier mais mes pauvres muscles et sa mobilité réduite n'y suffisent pas. On envisage un instant de faire demi-tour. Je pourrais faire deux voyages. Un avec mon père puis rebelote avec elle. Finalement nous sommes sauvés par un couple d'ados en virée pour Paris. Claudette, sans préjuger, confie son sac à la fille et se laisse soulever par le garçon. Elle lui raconte que son troisième mari aimait bien lui aussi porter sa casquette à l'envers. C'était un original parce qu'en 1958, c'était pas à la mode. Elle me salue cavalièrement et part agrippée aux bras des gamins. Cinq minutes après, devant un petit blanc et un bol de cacahuètes, je narre les derniers détails de l'aventure. Marité assure que leur amie aurait dû partir plus tôt, mais qu'elle s'est emballée à l'idée de faire un tour en moto. Quand elle a su qu'on venait elle a demandé si j'avais une grosse moto, parce que c'était hors de question qu'elle monte sur une 125. On est interrompus par une voisine. Elle passe en coup de vent choisir une K7 vidéo. La maison est localement célèbre pour posséder un choix étendu de films divers. Elle arrive avec sa petite fille de trois ans, Samantha. Elle la colle près de Marité puis se barre dans le bureau avec mon père à la recherche d'un film "dans le même genre que Stargate". La gamine, pas du tout intimidée, répond gaiement aux questions de Marité puis soudain se fige. Elle reste là, les bras ballants et le regard rond, tournée vers l'entrée. Puis elle se retourne vers nous et demande: - Pourquoi y'a des têtes par terre ? On tourne tous la tête en suivant le doigt de Samantha, qui désigne nos casques à Zoé et moi. Par terre, côte à côte, le Shoei et le Nolan noirs sont posés. Zoé lui explique que c'est seulement des bonnets de moto (!) et enfile le sien pour le lui prouver. Elle lui pose ensuite le mien sur le crâne et c'est sa mère qui, revenant dans la pièce, sursaute en retrouvant sa progéniture hydrocéphale. Durant le dîner, j'ai parlé de mon dernier voyage. On s'est demandé pourquoi quand on passe de la Dordogne à la Charente, le contraste est si vif en ce qui concerne la qualité des routes. Celles de Dordogne sont atroces, le revêtement n'a pas dû bouger depuis le passage des tanks alliés. Puis, dès que les panneaux annoncent qu'on pénètre en Charente, on glisse sur un bitume impeccable. Pourtant la Dordogne étant hautement touristique on pourrait croire que les localités ont suffisamment d'argent pour offrir aux conducteurs des routes correctes. Ou alors le Cognac, non seulement rapporte beaucoup d'argent mais ne veut pas ajouter à l'alcoolisme au volant d'autres causes d'accidents mortels. Puis on a parlé du Kosovo, de la politique perverse de Milosevic, brutale de l'OTAN, des gens comme nous au milieu, des vedettes liftées ou pas, de la démission de Philippe Séguin (moins que de la mode du silicone), de Vénus en maison 4, d'Internet, de Marie Laforêt qui joue La Callas, de l'émission de Laurent Ruquier, du nouveau boulot de Zoé, assistante stagiaire de production à Eurofilms, qui la déçoit et l'ennuie. Plus tard, en rentrant chez moi, j'avais un message de ma rédactrice en chef. Le mois prochain je dois aller dans le Perche, l'Orne et la basse Normandie. J'espère que c'est fini le temps des kilomètres avalés sous des trombes d'eau. J'en ai marre d'arriver dans les cafés tel un Alien dégoulinant de flotte avec les pans de ma combi de pluie qui dégringolent sur les hanches. Marre du regard des serveuses qui voient en moi non pas le chevalier des temps modernes, mais l'emmerdeur qui va nécessiter un bon coup de serpillière après son passage. On est quand même en mai, en mai fait ce qu'il te plaît non ? ApFar, © Moto-Net n°3 - Mai 1999 - leo@moto-net.com |
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