logo MNC AVRIL 1999
LES LETTRES
DE LEO V.
F E U I L L E T O N :
L E S  L E T T R E S  DL E O   V.

Léo V. parcourt les routes de France à moto dans le cadre de son travail. Tous les mois, il envoie une lettre à Moto-Net, que nous publions telle quelle même s'il ne parle pas exclusivement de moto. Car après tout, derrière chaque motard se cache un être humain !

Avril 1999, Millau

Roulé dans les Cévennes, la Corniche, les Gorges du Tarn. Photographié à tout va dans le style demandé par "Nos belles provinces" collines en fleurs, verts vallons, forêts sublimes baignées dans un halo de lumière poudreuse, couchers de soleil sur le Tarn pas encore envahi par les kayaks estivaux, "faïsses" et vieilles bergeries. Il a souvent fait beau, les petites routes traversaient des paysages magnifiques. Sans compter les virages aux sinuosités épuisantes (mais comme disait mon instit' de CM2, tout est travail).

Cette semaine, j'ai croisé la route de trois représentantes du sexe féminin.

Les gens s'imaginent que ma vie est une farandole perpétuelle de rencontres passionnantes et de sexualité torride. Quand j'ai signé mon contrat avec "Nos belles provinces" moi aussi j'ai caressé ce rêve. La triste réalité est que : mes plus fréquents échanges humains ont lieu avec des serveurs et des piliers de bar, motards ou désirant le devenir. Non avec de slaves ou latines beautés fascinées par mes prouesses de pilote, la liste de mes motos ou la marque de mes sur-bottes. Malheureusement, les motardes ne courent pas les routes.

Voici le récit de ces trois rencontres.

La première, à la sortie d'Albi, arborait un carton "Anduze". Je n'aime pas tellement trimballer un passager, surtout l'été, encore moins une passagère, pire si elle ne porte qu'un débardeur et un short. Jolie à regarder mais un cauchemar à embarquer. Je n'arrête pas d'imaginer des chutes spectaculaires dont je me relève indemne, alors que la belle créature offre la pire vision gore. Mais j'ai toujours un second casque et des gants dans mes valises, je me souviens du temps ou j'attendais moi-même sur un bord de route.

Bref, en sortant d'Albi je vois une charmante créature postée là avec un air aussi désespéré que si elle attendait sous la pluie depuis trois ans. Je m'arrête et te livre l'intégralité de notre conversation.

- Moi, décontracté : Salut, tu vas où ?
- Elle, condescendante : à Anduze comme c'est écrit là
- Moi, vexé mais aimable : ça va c'est ma direction
- Elle, méprisante : merci bien mais moi je monte pas là-dessus.
- Moi, décontenancé : ah…Pourquoi, t'as peur ?
- Elle, pédagogique : Nan mais ça va niquer mon brushing, ça (en désignant le casque comme si c'était un cafard répugnant.
- Moi, percutant : ah bon ben tant pis
- Elle, indifférente : salut.

Et je suis reparti. J'ajoute que sur son crâne, point de choucroute invraisemblable ou de chignon élaboré. Elle avait de très courts cheveux bruns et raides semblables à ceux de ma sœur, qui adore que je l'emmène faire un tour et s'y connaît autant en brushing que moi en numérologie.

La deuxième rencontre fut très brève et faillit être fatale. C'était dans la Corniche des Cévennes, au dixième virage très serré. C'était en milieu de matinée et la route était dégagée. Puis, juste avant un virage, une Clio blanche arrivant en face a dépassé une camionnette bleue. Je me suis rabattu à temps mais à cinq secondes près j'étais mort. J'ai juste eu le temps d'entrevoir la conductrice de la Clio, une ravissante blonde à l'air affairé qui parlait dans son PORTABLE! Arghh! Ça papote en conduisant, ça double DANS le virage, ça manque de me tuer et ça me jette pas un seul regard!

Après avoir été indésirable me voici invisible!

La troisième histoire se déroule à Florac, le surlendemain. Je m'arrête devant une banque près du guichet de retrait. Alors que je descends de moto je sens qu'elle perd l'équilibre et je me retrouve à retenir les 250 kgs de ma R100R, pas tant pour éviter qu'elle ne tombe que pour dégager ma jambe coincée entre elle et une voiture. Face à moi une grosse femme paniquée qui pousse de petits cris, les bras ballants devant sa portière ouverte. Sa voiture est en train de rouler en arrière toute seule et la portière a accroché mon guidon. Un homme se précipite vers elle, la pousse, monte dans la voiture folle, tire le frein à main. La voiture s'immobilise enfin. Je redresse ma moto et me dégage; tout en criant des "ça va pas non?!" à la pauvre femme toujours tétanisée sur place. Elle remercie notre sauveur qui s'éloigne. Il y a une rayure énorme sur mon pot et ça fait déborder le vase. Quand je dis que ça va coûter au moins 800 balles pour réparer ça, la femme a repris ses esprits et s'énerve à son tour. D'après elle je dis n'importe quoi, je suis très méchant, procédurier comme un avocat new-yorkais, je profite de l'incident pour m'enrichir sur son dos et tout ça parce qu'elle est une femme seule et surtout une étrangère. Devant ces injustes accusations je rétorque que ça a rien à voir, que quand même elle a failli m'écrabouiller la jambe et que je vois pas en quoi elle est étrangère. Elle répond qu'elle vient d'Antwerpen, qu'elle est flamande. Là, ça s'entend mais avant je n'avais pas remarqué. Elle ajoute que je lui ai trop crié dessus et ça, ça ne se fait pas. Madame, je rétorque, j'ai crié parce que j'étais énervé et que j'avais mal à la jambe. De toutes façons elle ne m'écoute pas et tourne en boucle sur son histoire de pauvre femme seule étrangère et demande à voir la police. Que sans la police elle fera pas de constat. Elle a quand même fini par comprendre que je n'exige pas 800F payable de suite grâce au guichet en face.

On va donc au commissariat. Il est fermé de 12 à 13h. Il y a bien un homme qui répond à l'interphone mais les constats ne sont pas de son ressort, juste les urgences. Les urgences ne se bousculent pas au portillon et il est 12h45 mais c'est ainsi. Nous voici donc, cette femme et moi, debout devant l'entrée du commissariat. Je tente une fois de plus de lui expliquer que non, je ne cherchais pas à pourrir la vie d'une étrangère isolée. Non, je n'ai pas guetté une femme qui aurait oublié de mettre son frein à main le temps qu'elle retire de l'argent à un guichet, pour me garer à côté d'elle et risquer d'abîmer ma moto et ma jambe. Mais j'ai à peine dit deux mots qu'elle me coupe d'un "vous je veux pas vous parler, ça suffit maintenant".

Quand il nous reçoit le gendarme a du mal à comprendre de quel délit il s'agit et qui a été agressé des deux. Quand il lui explique qu'il faut faire un constat elle fond en larmes, jure que dans son pays la police l'aurait aidée et que jamais ça ne se serait passé comme ça. Ma colère à moi est tombée et devant cette grosse dame qui pleure et parle avec une petite voix d'enfant, j'ai de la peine. Pour finir elle accepte de remplir le constat et s'en va en répétant que quand même, si elle avait été avec un homme je lui aurai pas crié dessus.

Je suis allé boire un café à une terrasse. La serveuse a été gentille, souriante et aimable.

Je rentre à Paris demain et je ne sais pas encore quand et où je repars. A bientôt.

Léo

© Moto-Net n°2 - Avril 1999 - leo@moto-net.com


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