logo MNC NOVEMBRE 2000
LES LETTRES
DE LEO V.
F E U I L L E T O N :
L E S  L E T T R E S  DL E O   V.

Léo V. parcourt les routes de France à moto dans le cadre de son travail. Tous les mois, il envoie une lettre à Moto-Net, que nous publions telle quelle même s'il ne parle pas exclusivement de moto. Car après tout, derrière chaque motard se cache un être humain !

Paris, novembre 2000

Désolé pour le retard ! Je reviens d’un mariage sur l’Ile d’Yeu. Grandes orgues, grande pompe et tradition...

Ma cousine Pernille, qui fut boxeuse, physionomiste au Palace et cavalière dans le cirque Zingaro, a dû subir une lobotomie virtuelle pour désirer épouser ce Pierre-Louis de Granvilliers et toute sa famille par la même occase. Je suis venu avec Zoé et on a laissé la moto dans un parking sur le continent. Sur le bateau se trouvait le quart de l'électorat de Philippe de Villiers : familles nombreuses, fillettes avec serre-tête et garçonnets en chemisettes blanches et pulls en V bleu marine. "Ils vont peut-être tous au mariage... question tenue je vais détonner", a dit Zoé.

- Vous pouvez utiliser ma chambre pour vous changer, a suggéré Pernille d'un air pincé à notre arrivée. On a remercié, contents de s’isoler un peu.
- T’as d’autres fringues ? m’a demandé ma soeur.
- Ouais, j’ai dit en retirant mon pantalon en cuir. Un jean noir.
- Je vois... et tu gardes le reste ?
- Quoi ? Elle te plaît pas cette chemise ?
- Si, moi j’adore. C’est classique et classe. Toi ça ira.

Zoé avait dans son sac une de ses robes préférées, une petite chose en plastique vert pomme et moulante avec des dragons crachant du feu comme motif.
- Ah... j’ai commenté. Génial. Pas très discret mais original. Je suppose que tu mets des collants oranges avec ça ?
- Ou fushia, j’hésite. On les verra pas tant que ça, je garde mes bottes.
- Je te conseille orange, même avec les bottes.

A l’église il faisait froid et on a gardé nos blousons de moto. Notre mère nous a trouvé très mignons, notre père a dit que la tenue de Zoé était absolument en accord avec l’année du Dragon et Pernille a regretté de nous avoir invités, c’est sûr, vu le regard incendiaire qu’elle nous a lancé de dessous son voile blanc assorti à sa Pronuptia Série Classik O Lux.

Le dîner a été interminable et assez désastreux. Ma mère s’est retrouvée à la table des parents de Pernille (et donc de son ex-beau-frère, qu’elle a toujours détesté).
- Vous voyez mes enfants, ce divorce a vraiment eu de bons côtés. L’un des meilleurs a été de rompre avec ce couple d’abrutis. Je me demande pourquoi on m’a invitée, pourquoi je suis venue, et qui a fait ce plan de table...

Mon père et Marité ont eu la peine de partager leur repas avec les gagnants du concours "le couple le plus sinistrement ennuyeux du département".
- Je m’intéresse beaucoup à tout ce qui est surnaturel, mais là j'ai atteint mes limites, a râlé mon père.
- De quoi ?
- Manger avec des zombies ! Ils ont même réussi à me couper l'appétit ces faces de cadavres.

Zoé s’est beaucoup amusée. Elle a dîné en face de notre cousin Fabien, qui lui a raconté son propre mariage sur une île aussi, mais bien différent de celui-ci. Il y a dix ans, il tenait une petite librairie papeterie avec son ami Claudio sur l’île Chausey, une minuscule île anglo-normande au large de Granville. Ils ont organisé une cérémonie de mariage (non officielle, le PACS n’existait pas) à laquelle ils ont convié tous les habitants (des pêcheurs en majorité). La plupart sont venus, pour assister à un événement mondain d’une part, et boire à l’oeil d’autre part. Fabien et Claudio s’étaient fabriqué pour l’occasion la même tenue, mi-robe longue mi pantalon, le côté robe en blanc et le côté pantalon en noir pour l’un, l’inverse pour l’autre. Il semble que la fête ait été très réussie et les locaux enchantés.

A côté de Fabien trônait la grand-mère du marié, une vénérable dame de 92 ans, très sourde, très curieuse et très scandalisée par toute cette histoire. Elle faisait répéter à Fabien chacune de ses phrases deux fois, si bien qu’il devait hurler, et elle se récriait d’horreur toutes les trois secondes.

- Elle nous a raconté des trucs déments, me dit Zoé. Pendant la guerre elle travaillait à l’hôpital de Caen et son fiancé y était médecin. Durant le débarquement, l’hôpital a été bombardé par les Américains. Elle était en salle d’op' avec son fiancé qui opérait un malade de l’appendicite quand une bombe est tombée sur eux. Son fiancé a été tué, touché à la tête, et elle a reçu, tiens-toi bien, la cervelle de son amoureux dans son soutien-gorge ! T’imagines ça ? Et elle l’a conservée, la cervelle, dans du formol pendant 20 ans ! Après, je sais pas comment parce que ça me semble très rapproché dans le temps, elle s’est mariée avec un autre et s’est retrouvée à le suivre à Singmaringen où elle a eu Céline comme médecin. Quelle vie elle a eu cette horrible bonne femme... Ils doivent la haïr dans cette famille pour l'avoir collée à la même table que nous. Pour compléter le tableau elle est réac, homophobe, raciste et misogyne. Elle regardait Fabien comme si c’était un cancrelat et moi un cafard. Je lui ai demandé si elle votait pas Front National aussi, ça l'a beaucoup choquée, je me demande pourquoi. Non, son idole c'est Alain Madelin. Alors avec Fabien on lui a fait croire que Madelin était homo. Je lui aurait dit que le Pape était communiste, ça lui aurait fait le même effet. Elle répétait "non, non, impossible", mais Fabien lui a raconté que lui-même avait vécu des instants sexuellement torrides avec Madelin, et qu’il l’avait quitté parce qu’il ne supportait plus que celui-ci drague tous les jeunes adhérents du parti. Elle a fini par le croire et là, je t’assure qu’elle est très déprimée. Elle pensait pas vivre encore de si cruelles déceptions à son âge. Je lui ai demandé pourquoi elle ne portait pas un sonotone et elle m’a hurlé : j’en ai pas besoin, j’entends tout, sauf les gens qui murmurent... La pauvre, elle a pas remarqué que 98% de la population murmure... Je te jure, j’en ai mal aux cordes vocales tellement j’ai braillé... Mais qu’est-ce qu’on s’est marrés ! Et toi ?

Moi j’ai dîné en face d’un jeune couple qui n’a pas arrêté de se disputer et de me prendre à témoin de leurs problèmes conjugaux.
- Tu comprends elle est trop...
- Tu vois il est pas assez...

Au dessert ils se sont mis d’accord pour la première fois en me demandant de rendre un verdict.
- Qu’est-ce que tu en penses, sois honnête, tu es objectif, etc.
- Vraiment ?
- Oui, ont-ils insisté.
- Eh bien, séparez-vous. Maintenant ! Ce serait idiot d’attendre. ça ne marchera jamais entre vous, chacun de vous veut tout changer chez l’autre et ne l’accepte pas, vous ne vous aimez pas, vous n’avez rien à faire ensemble. Voilà.
Et de concert ils m’ont fusillé du regard et sont partis à une autre table, me laissant seul avec une femme aussi intéressante qu’une crevette grise qui n’a jamais quitté son assiette des yeux. J’ai tenté une amorce de discussion :
- C’est eux qui ont insisté, non ?
- Me parlez pas vous êtes méchant, a dit la crevette avant de fondre en larmes.

La soirée dansante qui a suivi a été à la hauteur du reste de la journée. Chenille, valse et danse des canards, Claude François et Frédéric François, François Valéry et le CD de Pascal Sevran... Que du bon !

Je vous épargne la description des hommes ivres, des femmes tristes, de ceux qui s’endorment la tête sur la nappe tâchée de vin, des enfants malades (mais qui s’amusent tous, ce sont les seuls), de quelques ados qui vont fumer en cachette un pétard sur le parking de la salle des fêtes, du petit frère du marié qui déclare à Zoé qu’elle est différente de toutes les filles qu'il connaît avant d’essayer de lui déchirer son collant dans un coin sombre, de la crevette qui pleure en regardant Pernille et en répétant "c’est le plus beau jour de sa vie, le plus beau, de toute sa vie entière", de Pernille et son mari tout neuf qui depuis ce matin sont affairés angoissés et occupés par mille détails, de mes parents qui ne se parlent pas et s’évitent, du DJ qui s’ennuie à 200 francs de l’heure, d’un homme énorme qui danse sur n'importe quelle musique avec sa femme énorme et ils ont l’air heureux, de Fabien qui s’éclipse le premier suivi par Zoé et moi.

Le trajet du retour jusqu’à Paris a été génial, malgré le vent et la pluie.

- Promets-moi une chose, m'a dit Zoé lors d'une pause café à Blois. Pernille c'était ma cousine préférée, mon modèle en quelque sorte. C'est évident que quelqu'un a pris sa place, un sosie d'une autre planète, ou alors une entité E.T. a pris possession de son corps et son cerveau, c'est d'autant plus horrible que si c'est uniquement pour lui faire épouser ce connard de Pierre-Louis, c'est assez minable comme acte et ça aura peu de conséquences pour l'humanité...
- On sait pas, elle a peut-être été choisie pour être la mère du fils de Satan et l'économiste Grandvilliers c'est seulement l'équivalent du charpentier Joseph.
- Ouais, ça se tient, enfin s'il m'arrivait un truc de ce genre, les laisse pas faire. OK ?
- Dacodac. T'inquiète ! Je te collerai des claques, je trouverai un exorciste, je crierai dans l'église "je m'oppose à cette union !"
- Merci, je suis rassurée, m'a répondu ma soeur avant de remettre son casque.

ApL2Far,

Léo

© Moto-Net - Novembre 2000 - leo@moto-net.com


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