logo MNC SEPTEMBRE 2000
LES LETTRES
DE LEO V.
F E U I L L E T O N :
L E S  L E T T R E S  DL E O   V.

Léo V. parcourt les routes de France à moto dans le cadre de son travail. Tous les mois, il envoie une lettre à Moto-Net, que nous publions telle quelle même s'il ne parle pas exclusivement de moto. Car après tout, derrière chaque motard se cache un être humain !

Paris, septembre 2000

Je ne sais pas si c'est la trentaine, l'an 2000 ou l'effet Céline Dion, mais cette année nombreux sont mes ami(e)s qui se sont reproduits. Il est vrai que le terme est peu élégant mais j'ai passé l'été à entendre parler de biberons et de couches. Rares furent les amis visités s'intéressant à des événements concernant la population des + de 2 ans.

J'ai bien compris que les filles prennent moins la moto à partir du 5ème mois. Nathalie m'a expliqué que Dainese n'avait qu'à créer une ligne "femmes enceintes". C'est Emilie (non fécondée pourtant), qui m'a expliqué dessins à l'appui en des termes fort techniques que la moto et la gestation étaient incompatibles si on ne voulait pas accoucher d'un préma traumatisé. Ok j'ai dit. Arrête Emilie avec tes croquis, ça me rappelle ma mère qui apprenait à une Zoé incrédule et morte de rire les secrets de l'ovulation.

Mais finalement, ces amies motardes et futures mères, je les aies peu vues pendant leur grossesse. Mes amis motards et futurs pères m'ont annoncé leur nouvel état souvent lors d'un arrêt à une pompe à essence. Ils avaient l'air contents. Je les ai félicités. On a payé à la caisse et on est remonté sur nos bécanes. On a pas épilogué là-dessus. Les mois passant certains étaient un peu moins disponibles pour une balade improvisée, racontant des salades comme : "tu comprends, Valérie ne se sent pas très bien" ou "Nathalie peut accoucher d'un moment à l'autre je ne peux pas la laisser seule" mais il y avait comme une note de regret dans leur voix. Ils disaient tous : "Attends, c'est pas une raison pour que je mette la moto au garage, ou que je la vende, y'a pas de loi qui interdise d'être père et de se déplacer en deux roues, non ?".

Résultat des courses ? Ils ont changé ! Radicalement !!!

Je me suis vraiment demandé, lors qu'une quinzaine de jours dans les Cévennes, si une sale bande d'extra-terrestres n'avait pas commencé à envahir la terre en commençant par prendre possession de mes plus vieux potes.

Réveils à l'aube dans les hurlements de bébés, je vous passe les détails horriblement ennuyeux des journées dédiées aux dieux bibs et pampers, tout ça durant jusqu'à 21 heures. Quand, enfin les nains endormis (avec un peu de chance), tout le monde s'écroulait autour de la table sur la terrasse, la discussion tournait exclusivement sur des sujets aussi passionnants que "tétine ou pas", "les crèches alternatives ne risquent-elles pas d'en faire un être inadapté à une société compétitive", "devra-t-on l'obliger à passer un bac S", " pour ou contre lui acheter des flingues en plastique". Et tous morts de fatigue et baillant, allant s'écrouler avant minuit. De chouettes vacances, vraiment…

Entendre Arnaud m'expliquer que la moto, oui, il en referait évidemment mais que pour l'instant il fallait faire un choix entre une Espace et vendre sa ZZR, qu'il n'était pas un tel salaud égoïste pour hésiter, qu'il avait une famille maintenant. Et Pierre ajouter : je suis responsable tu comprends. Quand tu as un enfant ton système de valeurs change. Tu n'es plus le centre du monde, tout se déplace. Fini de prendre des risques imbéciles. La moto, finalement, c'était une façon de me sentir vivre. J'ai plus besoin de ça.

Le point culminant de ces discussions a été un dîner où chacun m'est tombé dessus et où ils se sont mis d'accord pour me déclarer infantile, irresponsable et égocentrique.

Ma R100R a fait l'objet d'une analyse pointue sur ma sexualité onaniste et puérile, d'un machisme insupportable et immature.

Ça m'a un peu agacé. D'abord il n'y a pas que la moto dans ma vie. C'est mon moyen de déplacement favori et il me procure du plaisir, voilà tout. Je veux bien qu'il signifie des choses sur ma sexualité mais ce n'est ni plus infantile que la trottinette ni plus machiste qu'une grosse bagnole. Irresponsable je veux bien. Je ne me sens pas investi d'une mission visant à sauver l'humanité, c'est vrai. Egocentrique, peut-être, mais c'est qui depuis 10 jours qui fait un effort pour partager leur vie devenue si incroyablement emmerdante ? J'ai même accepté de surveiller de temps en temps leurs Aladin, Elodine, Maxence et Milanne pour qu'ils ne bouffent pas de gravier ni ne jouent avec les prises électriques.

C'est pas moi qui bêtifie des heures durant face à une personne de moins d'un mètre ou qui m'émerveille devant un rot réussi. Et le pire, je refuse absolument d'être "Tonton Léo" pour tous ces gniards !

Je suis parti plus vite que prévu de la maison des E.T., avant qu'ils ne me transforment. Un peu triste et perturbé. Mes plus vieux amis...  J'ai raconté tout ça à Paul et Emilie en rentrant à Paris. Ils n'ont pas vraiment compris où était le problème.

- Regarde Vincent et Anna, a dit Paul. Deux enfants et deux motos.
- C'est vrai ! Je les avais oubliés. Et puis, me reste vous deux, j'ai dit.
- Comment ça ? s'est écriée Emilie.
- Eh bien toi tu dis que t'es pas prête pour ça et à mon avis il te faudra bien encore 20 ans pour l'être. Quant à Paul il a peu de chances d'engrosser ses mecs.
- Justement, puisque tu parles de ça, a dit Paul, il se pourrait bien qu'on en fasse un dans les 5 ans avec Emilie si elle trouve personne. Par fécondation in vitro. On ira à Amsterdam. On te rapportera de l'herbe quand même, t'inquiète pas. Ce sera un voyage productif.
- Il déconne, a ajouté Emilie devant ma mine effarée.
- Je le savais. Me laissez pas tomber. S'il vous plaît.
- Mais non, a ajouté Paul. En plus, nous, on a même jamais eu de moto. Mais je te promets que si j'ai un môme, je passe le permis et j'adhère aux Gay Moto Club, ça te va ?
- Oui, j'irai même avec toi. Là je serais tranquille. Ils acceptent les hétéros tu crois ?
- Je vais me renseigner. C'est une mission qui n'est pas pour me déplaire. T'es assez sexy dans ta nouvelle combi. Tu serais pas mon vieux pote Léo, je t'aurais bien payé un verre, pour commencer.
-Tu peux toujours payer le verre et on s'en tiendra là. N'empêche, tu me remontes le moral mon vieux Paul.

Et on s'est barré du troquet quand un couple avec deux hurleurs est venu s'asseoir à la table à côté.

P.S. Je vous incite et vous invite à lire "Sentant que le champ de bataille…" de Paco Ignacio Taibo II (éditions Babel) ou l'enquête palpitante que mène Olga Lavanderos, jeune journaliste mexicaine motarde et hilarante. 125 pages vite lues (mais non jetables) qui tiennent dans la poche ou le sac de réservoir. Tout bénéf, vous n'avez pas fini de me remercier de ce conseil !

ApL2Far,

Léo

© Moto-Net - Septembre 2000 - leo@moto-net.com


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