logo MNC MARS 2000
LES LETTRES
DE LEO V.
F E U I L L E T O N :
L E S  L E T T R E S  DL E O   V.

Léo V. parcourt les routes de France à moto dans le cadre de son travail. Tous les mois, il envoie une lettre à Moto-Net, que nous publions telle quelle même s'il ne parle pas exclusivement de moto. Car après tout, derrière chaque motard se cache un être humain !

Paris, 1er mars 2000

Hier soir j'ai dîné avec mon amie Emilie. Elle me demande :
- Tu écris toujours tous les mois dans ton truc de motards ?
- Oui, mais bon, j'ai pas toujours des choses intéressantes à raconter, ou alors j'ai la flemme. Ce mois-ci par exemple, je suis vraiment à court d'idées. T'as pas une histoire de moto, toi ?
- Une histoire de moto ? Non.

Puis au dessert elle me dit :
- Et une histoire de mobylette, ça irait ? Bof, hein ? Vois-je dans tes yeux. Enfin, c'est pas vraiment une histoire de mobylette non plus. C'est l'histoire d'une nuit que j'ai vécue, mes 48h de garde à vue pour avoir été attrapée à rouler sur une mobylette volée.
- Tu a volé une mobylette ?
- Oui. Je sais, c'est pas glorieux mais j'étais jeune et stupide Monsieur le Juge. Je te la raconte mon histoire ?
- De toutes manières, oui.
- J'ai été arrêtée à sept heures et demie du soir, trop tard pour être interrogée. On m'a emmenée en garde à vue au commissariat, celui de mon quartier, où des flics me connaissaient déjà. Celui qui m'a enlevé les menottes m'a dit : Ah Miss Emilie, tu es majeure maintenant, non ?
- Depuis deux mois, j'ai répondu.

Il a rigolé que ça allait être une autre histoire, fini pour moi le dépôt des mineures, c'est comme quand on passe dans la classe supérieure, il m'a dit que bravo, j'avais réussi l'exam. Il me colle dans la cage, celle avec vue sur l'entrée.

Il y avait un jeune mec dans ma cage, l'air complètement paumé. Quand il a compris aux réflexions des flics que j'étais une habituée des lieux il m'a raconté son affaire comme si j'étais son avocate ou une experte.

Il avait été chopé à la gare alors qu'il s'apprêtait à prendre un train pour Marseille. Il avait piqué 100 FF, seulement 100 balles dans la caisse. Il pensait les remettre plus tard, dès qu'il pourrait. Ce soir là il avait rendez-vous avec une fille pour boire un verre et il avait pas un rond. Son patron l'a fait avouer le lendemain matin. Il a promis de rembourser, le patron lui a dit "ça va pas se passer comme ça. Tu me dois quinze jours gratis". Au bout des quinze jours il l'a vidé. Le gars prend un aller simple pour retourner chez ses parents à Marseille et l'enfoiré de patron l'a dénoncé, pour un vol de 150 000 francs.

Le garçon me déballe toute son histoire, soulagé que je le croie parce que jusque-là, depuis une heure, entre le panier à salade et notre paradis il n'avait entendu que des "ta gueule, c'est ça oui, tu es innocent".

T'as déjà vu comment c'est foutu une cage ?, me demande Emilie.
- Non.
- C'est tout petit, un mètre sur deux, couleur grisaille, avec une banquette en bois trop étroite et trop courte pour que tu puisses t'allonger. A travers la grille on voyait le comptoir du comm' et leurs tables croulantes sous les bières, où ils tapaient le carton toute la nuit sous un éclairage de morgue. J'ai expliqué au garçon ce qui nous attendait. Au matin on allait nous embarquer dans d'autres locaux où des flics en civil allaient nous interroger puis débattre sur "on l'envoie au dépôt ou pas ?"

Je finissais mon cours quand une vieille femme est arrivée, traînée par deux uniformes. Elle aurait fait imploser un alcootest, elle venait d'éclater deux portes-fenêtres de la Mairie en mimant une corrida avec un caddie plein de saloperies. Elle se met à beugler qu'elle veut pas qu'on l'enferme, que si on l'enferme elle étripe le premier venu parce qu'elle ne le supportera pas, et continue de se débattre tant et plus.

- Lâche-moi assassin ! Assassin patenté ! Touche pas à mon sac en plus ! On prend pas son sac à une dame !

La femme balance ses jambes aux bas filés dans leurs chevilles tout en tirant sur son sac poubelle bleu et troué. Ça finit par les agacer et l'un d'eux lui tord le poignet.

- Ils la passent à tabac ! s'indigne le garçon.

Finalement ils récupèrent le sac, ouvrent la grille et embarquent le garçon au fond, dans une autre cellule. Ils balancent la femme dans ma cage. Elle se relève et se précipite sur la grille.

- Voleurs patentés ! Assassins patentés ! Vous allez piquer mes sous !
- Mais oui c'est ça, rétorque un flic qui tape à la machine un rapport, face à nous.
- Parfaitement ! Z'êtes des voleurs ! Je sais ce que vous allez en foutre de mon fric ! Tu le sais hein, ma copine ? dit-elle en s'adressant à moi.
– Non, je réponds.

Elle se remet à gueuler en direction du policier:
- Z'allez le dépenser avec vos putes ! Ouais ! Et le maire aussi, cet ivrogne international ! Ce voleur patenté ! Il va aller se saouler avec mes sous avec ses putes !

Elle se tourne vers moi, l'œil mauvais.
- Qu'est-ce que t'as toi ?
- …
- T'es une pute hein ? Toi aussi tu veux mes sous hein ? Je te préviens salope, je vais te TUER !!!

Elle se précipite vers moi, trébuche, je la retiens.
- Pourquoi t'es là ma copine ? T'es ma copine personnelle hein ?
- Oui…
- T'as vu ces assassins ? Assassins patentés ! Se remet-elle à gueuler, accrochée de nouveau à la grille. Eh ! Eh !! Monsieur l'agent ! S'il vous plaît vous auriez du feu ?
- Peut-être, dit un flic qui se rapproche, la trogne rouge et l'air bien barré.
- Vous comprenez, continue la vieille, mes allumettes sont dans mon sac.
- Et oui votre majesté, on laisse les clopes mais on confisque le feu.
- Alors tu m'en donnes du feu ?
- Si tu demandes gentiment…

Pendant dix minutes il fait joujou avec elle, passe à demi une allumette par la grille puis la retire quand elle avance une main. Ça finit par l'énerver.

- Salaud ! Ivrogne ! Va te saouler avec tes putes et monsieur le maire mais pas avec mon fric !

Il retourne jouer aux cartes. Ma collègue se tourne alors vers moi :
- Toi, la salope, ta gueule ou je te démolis !

Pendant trois heures je suis successivement une pute patentée, une salope internationale et sa copine personnelle. Puis, au milieu de la nuit, une caisse arrive. Un chien-loup est enfermé dedans, qui hurle à la mort.

- Ouhhhhouhhhh, fait le chien.
- Ouhhhhouhhhh, fait la vieille. Je le connais ce chien ! C'est le chien de Caracas ! C'est mon chien personnel !!! Mon chien ! Touchez pas à mon chien bande d'ivrognes de salaud patentés !!!

Plus elle braille plus le chien hurle et dès qu'il hurle elle interrompt sa phrase pour reprendre exactement le même hurlement. Comme ils n'ont plus de place il mettent le chien à la place du garçon, qui revient avec nous, l'air déboussolé. On entend toujours les plaintes du chien et la vieille, accrochée à la grille, continue ses "Ouhhhhouhhhh".

Les flics en ont plein les oreilles. L'un d'eux se lève brusquement et crie :
- J'en peux plus, je vais fumer une clope dehors sinon je l'étrangle cette dingue !
- File-moi du feu enfoiré ! Du feu ! S'égosille ma copine perso.

Le garçon me raconte qu'ils ont laissé le chien bouclé dans la caisse, une petite caisse et un gros chien, il doit souffrir.
- C'est pas normal… Pauvre chien, s'apitoie-t-il.
- Ta gueule toi ! S'indigne la vieille en venant vers lui. Parles pas du chien de Caracas, mon chien ! Pleure-t-elle, mon chien de Caracas, ouhhhhouhhhh ! Et toi petit salaud, je vais te TUER !!!
- Laisse-le tranquille, je dis.
- Ah… siffle-t-elle, les yeux plissés, je comprends… T'es pas ma copine ! T'es qu'une pute ! T'as baisé avec cet ivrogne patenté et vous êtes contre moi et mon chien de Caracas… Je comprends maintenant… Avec mes sous vous allez vous saouler , je vais vous TUER !!!

Ce coup-ci elle se jette réellement sur nous en hurlant. Je crie et le garçon s'interpose, tout rouge. Il tremble, il la saisit à bras le corps et hurle:
- Je vais la tuer cette folle ! Je vais la tuer! J'en peux plus de tes cris ! Ta gueule ! Ta gueule !! Tu vas la fermer ta gueule ?! T'arrêtes maintenant ! Compris ? Ou je te tue ! T'arrêtes avec ton chien de Caracas et toutes tes conneries !!!

Aucun flic ne bouge, chacun est passionné par le spectacle. La vieille sourit et demande :
- T'es mon copain toi, tu l'aimes mon chien de Caracas ?
- Ouais… grogne le garçon, calmé.

Après, chacun va dans son coin, en silence, et le chien n'aboie plus. Puis vers cinq heures elle recommence à s'agiter et dit qu'elle a envie de pisser. Dans l'indifférence générale. La loi est la loi. Si tu es un homme tu dois être accompagné aux toilettes par un flic et laisser la porte ouverte, au cas où tu trouverais intéressant de te pendre à la chasse d'eau. Une femme ne peut être accompagnée que par une femme flic et comme il n'y a en a pas ici cette nuit, tintin. Au bout d'un quart d'heure de tintouin dans le vide, la vieille s'accroupit et fait pipi au milieu de la cage. Le garçon et moi on relève précipitamment les jambes et on ressemble à deux hérons perchés, c'est très inconfortable. L'épisode est un bon sujet de blagues pour les flics mais l'un d'eux vient quand même jeter dans la cage une serpillière et un seau d'eau. Le garçon se lève sans un mot et nettoie le sol. Quand tout a été lavé le même flic a repris le seau. Le garçon a demandé si on pouvait avoir un verre d'eau et des couvertures, le flic a refusé. On avait froid. C'était l'été, et on avait été arrêtés en T-shirt lui et moi. La vieille s'est allongée par terre sur le sol encore humide et s'est mise à ronfler. Le garçon m'a demandé :

- Je peux poser ma tête sur tes genoux ? J'ai sommeil.

Je suis restée éveillée tout le temps, les jambes ankylosées mais je n'ai pas bronché pour ne pas le réveiller. Au matin ils ont remis la vieille dans la rue. Une camionnette est venue chercher le chien, toujours muet, si ça se trouve il était mort. Puis ils ont emmenés le garçon. Et moi, en dernier.

- Qu'est-ce qu'il est devenu, le garçon ?
- Je sais pas, je ne l'ai jamais revu, je crois qu'il a été transféré au dépôt. Pas moi. Pourtant j'ai menti tout du long au commissaire. La plus bandit des deux, c'était moi. Je suis sûre qu'il avait volé que 100F et qu'il les a rendus, moi j'avais vraiment piqué la mob mais il m'a cru ce flic quand j'ai raconté l'avoir achetée d'occase à un mec que je connaissais pas. Si tu racontes ça dans ton truc de moto sur Internet, enfin, je suppose que non ou alors résume ça en 5 lignes, ça serait marrant que le mec à qui j'ai volé la mob soit motard maintenant et qu'il lise ça, non? Alors bon, je m'excuse, c'était crétin de voler cette mob. Mais le plus dingue de cette histoire, tu sais ce que c'est ?
- Non.
- Ce qui est dingue c'est que ce garçon avec qui j'ai passé cette nuit en cage, je ne lui ai jamais demandé son nom…

ApL2Far,

Léo

© Moto-Net - N°12 - Mars 2000 - leo@moto-net.com


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