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MARS 1999 LES LETTRES DE LEO V. |
| F E U I L L E T O N : L E S L E T T R E S D E L E O V. Léo V. parcourt les routes de France à moto dans le cadre de son travail. Tous les mois, il envoie une lettre à Moto-Net, que nous publions telle quelle même s'il ne parle pas exclusivement de moto. Car après tout, derrière chaque motard se cache un être humain ! Paris, le 10 mars 1999. Cette semaine a commencé le 33ème recensement général de la population française. J'ai trouvé la lettre m'en informant en rentrant d'Amiens jeudi dernier. Ceci dit en passant, la Baie de Somme vaut le détour mais je te conseillerai la balade par des temps plus cléments. J'ai affronté des routes en mauvais état sous des cieux pluvieux et même une attaque de grêlons ! C'est donc ça les fameuses giboulées de mars, me suis-je écrié alors que je me félicitais de n'avoir pas eu le temps d'enlever ma combinaison de pluie dix minutes avant, quand le soleil brillait. Je reviens au recensement. Cette lettre m'assure que l'agent recenseur est mon conseiller, qu'il va me poser des questions personnelles uniquement dans l'intérêt de la communauté, que mon anonymat sera préservé. Le maire de Paris, qui signe personnellement le tout (un monsieur localement célèbre pour sa probité et son sens aigu du bien collectif), tient à me remercier personnellement de participer à cette fête civique essentielle pour la bonne marche de notre pays. En effet c'est grâce à ma collaboration, figure-toi, qu'on va construire des hôpitaux, des crèches, des écoles, améliorer les transports et TOUS les autres équipements sociaux, culturels et sportifs. Entend-il par là la réquisition des immeubles inoccupés en logements sociaux ? la reconversion de quelques McDo en bars sympas, une aide aux cinémas indépendants pour qu'ils appliquent les réductions aux chômeurs aussi le week-end, des équipements routiers plus adaptés à nous autres motards (qu'au moins, les temps ayant changé, qu'en aristocrates du bitume on ne se retrouve pas décapités par les glissières de sécurité !). Et tant d'autres choses. Tu me diras peut-être que je suis paranoïaque mais je lis cette lettre et je pense : anonymat tu parles ! Un enquêteur mandaté par l'Etat peut savoir en quelques minutes mon nom, celui de mes ancêtres jusqu'à 8 générations au moins, que je suis né le 22 juillet 1970 à Paris 14ème, mes écoles et lycées, mes pauvres diplômes, tous les boulots dans lesquels j'ai peu brillé, le montant de mes allocations de chômage et les périodes auxquelles j'y ai eu droit, la date de ma dernière visite chez le dentiste, le compte-rendu de mes trois jours à l'armée et le fait que j'ai choisi l'objection de conscience, la date de l'obtention de mon permis auto, puis moto, l'état de ma vue évaluée par un ophtalmo conventionné, toutes les opérations effectuées sur mon compte en banque et la fréquence (mensuelle) de mes découverts, le nombre de CD, livres et denrées alimentaires payées par CB ou chèque. Que je suis célibataire, sans enfant, mon adresse, mon numéro de téléphone, celui de mon portable payé par mon patron qui permet de me localiser à dix mètres près, mon numéro de sécu, le code de mon immeuble, que j'ai fait un plein d'essence porte d'Orléans le 1er mars 1999, et que sais-je encore. Alors je me dis que le seul but de ce questionnaire est de coincer les personnes en situation irrégulière, les téléviseurs non déclarés, la réévaluation des impôts locaux, j'en passe et des meilleures. Alors j'ai pris mon air buté qui t'énerve tant et j'ai balancé la lettre à la poubelle en marmonnant "j'ouvrirai pas je répondrai rien qu'y z'aillent se faire foutre !". Hier soir, dans le studio qui me sert de repaire entre deux voyages dans nos belles provinces, j'ai entendu ceci provenant du palier : - Excusez-moi de vous déranger encore mais cette porte là ? Y'a quelqu'un ?
A quelle heure ? C'est ainsi que l'agent recenseur a cessé de frapper à ma porte. Ce voisin (il est chauffeur de taxi de nuit, il a mis sa carte dans l'entrée de l'immeuble) je l'évite soigneusement. Le logement soi-disant vacant est, tu l'auras deviné, mon studio de 23 m² et les soi-disant toilettes sont mon labo photo. J'y ai accroché une pancarte "WC" au début pour rire puis je l'ai laissée là, la propriétaire ne se donnant jamais la peine de monter jusqu'au 7ème étage, ni de payer misérablement quelqu'un pour nettoyer ce lointain palier. C'est ainsi que j'ai échappé à la première visite de l'agent recenseur. Demain je pars pour les Gorges du Tarn. Je travaille toujours pour ce prestigieux guide vendu 15 francs dans les stations-service et justement intitulé "Nos belles provinces". Les Gorges du Tarn en mars les photos risquent d'être grises mais vu la qualité du tirage, du papier et le grain qui en résultera, mars ou juillet c'est du pareil au même. Enfin, j'éviterai ainsi le slalom entre les voitures et les cars de touristes Je t'écrirai pour te raconter mes nouvelles tribulations photographiques et motardes. A bientôt, en juin peut-être si tu comptes toujours venir sillonner les routes cévenoles avec moi. Léo P.S.: Lors de ma dernière nuit dans le Nord, dans ma chambre dans un Hôtel de la Gare à une étoile, j'ai trouvé, tapissant le fond du tiroir de ma table de nuit, une feuille de journal. C'était une page du Parisien, datée de " ier 1999", une marque de cigarette ayant brûlé le "jan" ou févr". Et j'y ai trouvé un fait divers que je te relate de suite. Au Danemark, un motard a été arrêté lors d'un contrôle et verbalisé car son passager, attaché à lui avec une corde, était son nonagénaire de père, mort. Fiston avait équipé, attaché et embarqué son papa défunt pour lui offrir une dernière balade sur les lieux aimés durant sa longue vie. C'est morbide et joli à la fois, non ? En tout cas, je ne vois pas en quoi ça justifie une amende. A bientôt, © Moto-Net n°1 - Mars 1999 - leo@moto-net.com |
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